Actes n°3 / Patrimoine matériel et immatériel dans les Sociétés des Suds et des Orients

Autoportrait des Arabes en crise civile : repenser le politique et le religieux chez Amin Maalouf et Waciny Laredj

Mohamad AL HACENE

Résumé

Par l’étude du discours littéraire dans deux romans, Les Désorientés (2012) d’Amin Maalouf et Le Royaume du Papillon (2013) de Waciny Laredj, cet article montre comment le roman exprime la pensée critique des auteurs par le biais d’une fiction pensante. La pensée du roman (Pavel, 2003) se cristallise à travers, l’intertextualité, les instances narratives et la polyphonie énonciative, ce qui permet aux auteurs, par une narration fictionnalisée et des références « inter-fictionnelles » (Lavocat, 2016) de créer un espace spécifique de réflexion, différent des autres formes de discours (philosophique, politique, religieux, etc.) sur la possibilité de dissocier le religieux et le civil, le religieux et le politique. En analysant les effets politiques et sociaux des deux guerres civiles au Liban (1975-1989) et en Algérie (1992-2002), les écrivains participent ainsi par le discours littéraire à un débat identitaire qui, dans le monde arabe, a atteint son apogée suite à la défaite de 1967 contre Israël et la multiplication des courants islamistes à partir des années 1980.

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<p><em>Par Mohamad Al Hacene</em></p> <p><em>Université Paul Valéry - RIRRA 21</em></p> <h2>Tradition et Modernit&eacute; dans la pens&eacute;e arabe contemporaine</h2> <p>Apr&egrave;s la d&eacute;faite arabe contre Isra&euml;l en 1967, la sc&egrave;ne intellectuelle arabe, au Machrek et au Maghreb, a recentr&eacute; le d&eacute;bat sur la r&eacute;alit&eacute; sociale et politique arabe autour des questions identitaires et des rapports entre identit&eacute; et religion. Pour de nombreux intellectuels arabes, comme Abdallah Laroui (1967) ou Elisabeth Suzanne Kassab (2010), la d&eacute;faite de 1967, a conduit en effet, entre autres effets, &agrave; repenser d&rsquo;un point de vue interne, arabo-musulman, la probl&eacute;matique de l&rsquo;identit&eacute; arabe en relation avec son cadre religieux traditionnel musulman. Dans ce sens, les travaux de certains intellectuels arabes, s&rsquo;exprimant en arabe ou dans d&rsquo;autres langues, s&rsquo;inscrivent dans une d&eacute;marche intellectuelle pour red&eacute;finir le rapport des arabes avec leur h&eacute;ritage culturel et religieux constituant un fondement identitaire probl&eacute;matique &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de la modernit&eacute;. Selon cette perspective, Mohamad Abid al-Jaberi (1994) en remontant aux origines de l&rsquo;Islam se livre, &agrave; travers son projet philosophique, &agrave; une critique de la structure de la raison arabe pour la rendre plus &laquo;&nbsp;objective&nbsp;&raquo; et plus &laquo;&nbsp;rationnelle&nbsp;&raquo;. Pour ce faire, il applique une m&eacute;thodologie de lecture, dite &laquo;&nbsp;disjontive-rejonctive&nbsp;&raquo;, des textes philosophiques arabo-musulmans avec l&rsquo;objectif de comprendre le fonctionnement de la raison arabe moderne et d&rsquo;en d&eacute;terminer les conditions de r&eacute;novation (al-Jaberi, 1994, p.6). Ainsi, la modernit&eacute; arabe qu&rsquo;il pr&ocirc;ne ne devrait pas incarner un refus cat&eacute;gorique ou un d&eacute;passement des Traditions culturelles et religieuses, mais pour qu&rsquo;elle soit propre &agrave; la culture arabe, elle &laquo;&nbsp;doit s&rsquo;appuyer sur les &eacute;l&eacute;ments d&rsquo;esprit critique manifest&eacute;s dans la culture arabe elle-m&ecirc;me&nbsp;&raquo; (Ibid., p.25). Il s&rsquo;agit d&rsquo;appliquer une m&eacute;thode &eacute;pist&eacute;mologique qui permet de distancier la Tradition tout en la connectant aux besoins du pr&eacute;sent, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il appelle &laquo;&nbsp;la contemporan&eacute;it&eacute;&nbsp;&raquo;. Toutefois, la modernit&eacute; arabe telle qu&rsquo;elle a &eacute;t&eacute; per&ccedil;ue dans le monde arabe est r&eacute;duite, selon ses th&egrave;ses, &agrave; s&rsquo;inspirer de l&rsquo;exp&eacute;rience europ&eacute;enne (Ibid, p. 21).</p> <p>D&rsquo;un autre c&ocirc;t&eacute;, dans&nbsp;l&rsquo;id&eacute;ologie arabe contemporaine, Abdullah Laroui, en retra&ccedil;ant l&rsquo;histoire de la culture arabe depuis la p&eacute;riode de la premi&egrave;re Nahda (renaissance arabe au milieu du XIXe si&egrave;cle) &agrave; celle des Ind&eacute;pendances, constate que le rapport du monde arabe avec l&rsquo;occident a jou&eacute; un r&ocirc;le d&eacute;cisif dans l&rsquo;&eacute;laboration de l&rsquo;id&eacute;ologie arabe contemporaine et la conscience de soi. Selon lui, l&rsquo;arabe se d&eacute;finit &agrave; travers son rapport &agrave; l&rsquo;autre, l&rsquo;occidental. Pour concr&eacute;tiser sa pens&eacute;e il se base sur trois figures r&eacute;elles de la pens&eacute;e arabe afin de nous proposer trois mod&egrave;les d&rsquo;analyse de l&rsquo;intellectuel arabe dans leur qu&ecirc;te d&rsquo;une d&eacute;finition de soi face &agrave; la modernit&eacute; europ&eacute;enne&nbsp;: &laquo; l&rsquo;une le situe dans la fois religieuse, l&rsquo;autre dans l&rsquo;organisation politique, la derni&egrave;re enfin dans l&rsquo;activit&eacute; scientifique et technique&nbsp;&raquo; (Laroui, 1967, p.19). Laroui en expliquant le cas de Mohamad Abduh (Egypte 1849-1905), premi&egrave;re figure de l&rsquo;arabe repr&eacute;sentant le religieux, montre qu&rsquo;il a maintenu l&rsquo;opposition entre l&rsquo;Occident et l&rsquo;Orient dans le cadre d&rsquo;opposition religieuse&nbsp;: christianisme-islam&nbsp;; la deuxi&egrave;me figure, l&rsquo;arabe lib&eacute;ral, Laroui s&rsquo;appuie sur les travaux de Lotfy Sayyid, (Egypte 1872-1963), homme politique pour qui la d&eacute;cadence du monde arabe est due &agrave; la domination ottomane pendant plus de quatre si&egrave;cles, la philosophie que p&ocirc;ne ce dernier s&rsquo;inspire de la d&eacute;mocratie europ&eacute;enne ; et finalement le troisi&egrave;me cas, incarn&eacute; dans la figure de Salama M&ucirc;sa (Egypte 1887-1958)justifie la progression de la civilisation europ&eacute;enne par une force mat&eacute;rielle acquise par le travail et la science(ibid.). Ces trois figures repr&eacute;sentent donc &laquo;&nbsp;trois moments de la conscience arabe&nbsp;&raquo;, depuis le XIXe si&egrave;cle, constitutifs d&rsquo;une tentative de d&eacute;finition de la conscience arabe moderne et de son rapport avec l&rsquo;Occident. Cette analyse de Laroui semble opposer le mod&egrave;le religieux aux deux autres mod&egrave;les de la pens&eacute;e arabe, politique et scientifique. Reconnaissant, d&rsquo;une certaine mani&egrave;re, une impasse dans la progression de la pens&eacute;e arabe, Laroui privil&eacute;gie la figure de l&rsquo;homme politique et scientifique au d&eacute;triment de la figure religieuse. Il se distingue de la sorte de la pens&eacute;e d&rsquo;al-Jaberi et propose une sorte de d&eacute;passement des r&eacute;flexions traditionnelles pour que le monde arabe puisse rattraper son &laquo;&nbsp;retard historique&nbsp;&raquo; (Laroui, 1974) et s&rsquo;abonner au mouvement g&eacute;n&eacute;ral de l&rsquo;histoire r&eacute;sidant dans la rationalisation et la modernisation.</p> <p>Pour revenir au constat qu&rsquo;al-Jaberi met en &eacute;vidence dans son projet philosophique, ce dernier souligne que la science n&rsquo;a pas pu jouer un r&ocirc;le de moteur de la pens&eacute;e dans la culture arabo-musulmane, &agrave; l&rsquo;inverse de l&rsquo;exp&eacute;rience de la raison en Occident, car cette fonction a &eacute;t&eacute; occup&eacute; par le facteur politique. Par cons&eacute;quent, la d&eacute;marche dialectique dans la pens&eacute;e arabe ne rel&egrave;ve pas d&rsquo;une confrontation entre science et religion devant aboutir &agrave; une nouvelle interpr&eacute;tation et compr&eacute;hension de l&rsquo;univers, mais cette confrontation r&eacute;side dans des facteurs politiques et religieux (al-Jaberi, 1994, p.19) entravant ainsi le processus moderne au sein des soci&eacute;t&eacute;s arabes.</p> <p>En r&eacute;alit&eacute;, dans la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du XXe si&egrave;cle, la d&eacute;faite contre Isra&euml;l, traumatisme majeur dans la culture arabe, a refa&ccedil;onn&eacute; le paysage politique et sociale dans les pays arabes. D&rsquo;une part, en d&eacute;figurant l&rsquo;image du p&egrave;re pr&eacute;sident incarn&eacute; par Nasser (1918-1970), elle a mis fin au mouvement du nationalisme arabe qui, comme th&eacute;oris&eacute; par Constantin Zureik (Syrie 1909-2000), se basait sur une r&eacute;volution rationnelle qui aspirait &agrave; mener les pays arabes au d&eacute;veloppement et &agrave; l&rsquo;unit&eacute; nationaliste portant sur &laquo;&nbsp;la d&eacute;mocratie s&eacute;culi&egrave;re&nbsp;&raquo; (Zureik cit&eacute; dans Kassab, 2010, p.108). D&rsquo;autre part, ce d&eacute;clin du nationalisme arabe et l&rsquo;&eacute;chec du projet panarabe a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; la multiplication des mouvements religieux au d&eacute;triment des courant de pens&eacute;e nationaliste ou marxiste qui a eu du mal, apr&egrave;s l&rsquo;&eacute;chec du panarabisme, &agrave; mobiliser les gens pour op&eacute;rer un changement de pens&eacute;e radical dans les soci&eacute;t&eacute;s arabes. Ce repli sur l&rsquo;identit&eacute; religieuse s&rsquo;est amplifi&eacute; surtout &agrave; partir des ann&eacute;es 1980 comme le signale, entre autres intellectuels, Mohamed Arkoun (2012[1975], p.4), refl&egrave;te une d&eacute;ception g&eacute;n&eacute;rale du monde arabe et qui ont donn&eacute; suite, comme au Liban, en Alg&eacute;rie et en Syrie, des conflits civils sanglants.</p> <p>Ces m&eacute;tamorphoses soci&eacute;tales et ces d&eacute;faites politiques des soci&eacute;t&eacute;s arabes ont &eacute;t&eacute; transpos&eacute;s du discours philosophiques, politiques et religieux, etc., aux discours litt&eacute;raires, notamment le sujet de la guerre civile qui a touch&eacute; le Liban et l&rsquo;Alg&eacute;rie. Autrement dit, la qu&ecirc;te identitaire, les tentatives de se d&eacute;finir face &agrave; l&rsquo;Occident et la confrontation entre le religieux et le politique ont impos&eacute; aux &eacute;crivains arabes des th&eacute;matiques r&eacute;currents dans la formulation de leurs discours litt&eacute;raire, ne serait-ce qu&rsquo;&agrave; rappeler &agrave; ce propos l&rsquo;engagement du po&egrave;te Nizar Qabbani (Syrie 1923-1998) ou du dramaturge Saddalah Wannous (Syrie 1941-1997). De la sorte, la litt&eacute;rature arabe, en se distinguant des autres formes du discours est devenu, plus particuli&egrave;rement depuis la crise de 67 &agrave; nos jours, un espace d&rsquo;expression sur les conflits politiques et sociaux dans les soci&eacute;t&eacute;s arabes. Chez Amin Maalouf (Liban 1949), &eacute;crivain libanais d&rsquo;expression fran&ccedil;aise, ou chez Waciny Laredj (Alg&eacute;rie 1954), &eacute;crivain alg&eacute;rien d&rsquo;expression arabe, la guerre civile qui a eu lieu dans leur pays d&rsquo;origine, a profond&eacute;ment marqu&eacute; leur pens&eacute;e litt&eacute;raire et a constitu&eacute; un th&egrave;me majeur dans leurs &eacute;critures que nous nous proposons d&rsquo;&eacute;tudier dans cet article.</p> <h2>Politiser le conflit civil au Liban et en Alg&eacute;rie</h2> <p>Si dans le contexte de la guerre civile en Alg&eacute;rie, il serait moins difficile de cerner l&rsquo;opposition entre les tenants des partis islamiques et les alli&eacute;s au Pouvoir politique, le contexte de la guerre civile au Liban ne se limiterait g&eacute;n&eacute;ralement pas &agrave; ces deux courants oppos&eacute;s &eacute;tant donn&eacute; que ce conflit s&rsquo;est d&eacute;velopp&eacute; dans un contexte de tension isra&eacute;lo-palestinien ou isra&eacute;lo-arabe. En effet, dans un cadre politique, la d&eacute;faite de 1967, qui a fait du Liban une sc&egrave;ne de bataille entre palestiniens et isra&eacute;liens, a fait &eacute;merger g&eacute;n&eacute;ralement une fracture instaurant un climat de m&eacute;fiance entre les r&eacute;gimes politiques dits nationalistes, non d&eacute;mocratiques, (successeurs de la ligne Nasser) et les masses populaires traumatis&eacute;es par les &eacute;checs politiques r&eacute;currents et l&rsquo;incapacit&eacute; de ces r&eacute;gimes &agrave; r&eacute;aliser la justice sociale pour tous.&nbsp; D&rsquo;ailleurs, au niveau culturel, cette situation politique a g&eacute;n&eacute;r&eacute; ce que Abdullah Laroui appelle &laquo; une crise des intellectuels arabes&nbsp;&raquo; o&ugrave; ceux-ci faisaient face &agrave; un &laquo; durcissement id&eacute;ologique et une restriction de libert&eacute; &raquo; comme le signale Thomas Brisson (2008, p.26). Suite &agrave; cette d&eacute;faite politique et militaire, les penseurs nationalistes ou marxistes arabes perdaient leur cr&eacute;dibilit&eacute; c&eacute;dant place &agrave; la mont&eacute;e sur la sc&egrave;ne politique de nouveaux mouvements et partis d&rsquo;orientations islamiques.</p> <p>Au Liban, &agrave; partir des ann&eacute;es 1967, l&rsquo;arm&eacute;e nationale libanaise a commenc&eacute; &agrave; se d&eacute;sint&eacute;grer&nbsp;; la communaut&eacute; musulmane, s&rsquo;estimant marginalis&eacute;e, s&rsquo;est alli&eacute;e avec les combattants palestiniens pour fonder leurs arm&eacute;es, les autres communaut&eacute;s, surtout chr&eacute;tienne, minoritaire, cherchaient &eacute;galement avec les partis de droite &agrave; se faire une arm&eacute;e avec de l&rsquo;aide ext&eacute;rieure. C&rsquo;est dans ce contexte-l&agrave; d&rsquo;apr&egrave;s Samir Frangi&eacute; dans son livre Voyage au bout de la violence (2012) que la guerre civile s&rsquo;est d&eacute;clench&eacute;e au Liban en 1976.</p> <p>En Alg&eacute;rie, la sc&egrave;ne politique a connu une &eacute;volution &laquo;&nbsp;paradoxale, en passant d&rsquo;un syst&egrave;me stable mais non institutionnalis&eacute; &agrave; un syst&egrave;me instable mais fortement institutionnalis&eacute;&nbsp;&raquo;. En effet apr&egrave;s l&rsquo;ind&eacute;pendance, le syst&egrave;me politique bas&eacute; sur un parti unique a voulu restaurer aux Alg&eacute;riens une identit&eacute; collective nationale dans un cadre traditionnel arabo-musulmane. Il est ainsi vrai que le pays a connu une certaine stabilit&eacute; politique jusqu&rsquo;aux ann&eacute;es 1988, mais avec le mouvement populaire d&rsquo;octobre, ce syst&egrave;me a commenc&eacute; &agrave; &laquo;&nbsp;se fissure[r]&nbsp;&raquo; et ensuite &laquo;&nbsp;se concr&eacute;tise[r]&nbsp;&raquo; avec la constitution de 1989 qui a rendu l&eacute;gitime pour la premi&egrave;re fois la pluralit&eacute; des partis (Mahiou, 2001, p.13-34). Gr&acirc;ce &agrave; ce nouveau syst&egrave;me pluraliste, le FIS (Front islamique du Salut) a failli remporter les &eacute;lections l&eacute;gislatives au d&eacute;triment du FLN (Front de lib&eacute;ration nationale). Mais suite &agrave; l&rsquo;interruption du processus &eacute;lectoral et la dissolution du FIS, le pays a &eacute;t&eacute; ouvert &agrave; la violence et finalement &agrave; la guerre civile en 1992 avec l&rsquo;assassinat du pr&eacute;sident Mohamed Boudiaf. D&rsquo;apr&egrave;s Mahiou Ahmed, ce conflit a mis g&eacute;n&eacute;ralement en confrontation deux parties&nbsp;: &laquo;&nbsp;les islamistes qui se r&eacute;clament d&rsquo;une conception fanatique de la religion&nbsp;&raquo;, oppos&eacute; &agrave; la dissolution de leur parti, et &laquo;&nbsp;les groupes li&eacute;s au pouvoir ou manipul&eacute;s par lui &raquo; (Ibid.), donc, outre l&rsquo;accroissement des in&eacute;galit&eacute;s et la fragilit&eacute; du syst&egrave;me politique alg&eacute;rien pendant la pr&eacute;sidence de Chadli Bendjidid (1979-91), l&rsquo;origine de la crise civile semble &ecirc;tre la difficile d&rsquo;une transition d&eacute;mocratique (Martinez 1998&nbsp;, p.16)</p> <p>Dans cet article, apr&egrave;s avoir pr&eacute;sent&eacute; le contexte politique et intellectuel pr&eacute;c&eacute;dent les deux guerres civiles, je souhaiterais selon une d&eacute;marche comparatiste, analyser le discours litt&eacute;raire chez Amin Maalouf et Waciny Laredj sur les deux conflits civils au Liban et en Alg&eacute;rie. L&rsquo;objectif est de savoir comment la litt&eacute;rature se positionne-elle par ses moyens formels &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de ces deux conflits. D&rsquo;ailleurs, ces deux auteurs apportent-ils une interpr&eacute;tation divergente des causes des deux conflits &agrave; la lumi&egrave;re des analyses des intellectuels arabes synth&eacute;tis&eacute;es plus haut.<br /> Notre &eacute;tude portera sur deux romans&nbsp;: Les d&eacute;sorient&eacute;s (2012) de Amin Maalouf et Le royaume du papillon (2013) de Waciny Laredj. A travers les dispositifs narratifs particuliers et la polyphonie &eacute;nonciative dans les deux romans, nous chercherons &agrave; savoir comment le discours litt&eacute;raire participe au d&eacute;bat identitaire du monde arabe&nbsp;? Autrement dit, comment le discours litt&eacute;raire par la pluralit&eacute; des voix narratives ou l&rsquo;intertextualit&eacute; participe-t-il &agrave; un d&eacute;bat identitaire au monde arabe et comment &laquo;&nbsp;le penser litt&eacute;raire&nbsp;&raquo; ou la pens&eacute;e romanesque parvient, selon Philippe Dufour (2010), &agrave; cr&eacute;er gr&acirc;ce &agrave; la narration fictionnalis&eacute;e de la guerre civile au Liban et en Alg&eacute;rie un espace de r&eacute;flexion qui se diff&eacute;rencie des autres espaces&nbsp;: philosophique, politique, religieux &hellip; etc., autour de la possibilit&eacute; de dissocier le religieux du civil, le religieux du politique. Pouvons-nous dire que les &eacute;crits litt&eacute;raires de ces deux auteurs imitent les discours politiques ou philosophiques &agrave; l&rsquo;identique des propos tenus par al-Jaberi ou Laroui, cit&eacute;s plus haut, concernant la confrontation entre la religion et le politique dans la culture arabe&nbsp;? En retra&ccedil;ant des portraits des personnages en crise civile et politique, nous tenterons de r&eacute;pondre &agrave; cette probl&eacute;matique d&rsquo;un point de vue interne ou internaliste pour discuter du regard de l&rsquo;Arabe sur soi-m&ecirc;me.</p> <p>En fait, les deux &eacute;crivains, issus de la m&ecirc;me g&eacute;n&eacute;ration, suivent un parcours sociologique et migratoire quasi-identique&nbsp;: l&rsquo;arabe est leur langue maternelle, ils ont fr&eacute;quent&eacute; l&rsquo;&eacute;cole fran&ccedil;aise d&egrave;s l&rsquo;enfance dans leurs pays, et puis, pendant la guerre civile, ils s&rsquo;exilent &agrave; Paris. Pourtant, Laredj, contrairement &agrave; Maalouf, n&rsquo;a pas totalement adopt&eacute; la langue du pays d&rsquo;accueil m&ecirc;me s&rsquo;il a &agrave; son actif plusieurs romans en fran&ccedil;ais et prend part &agrave; la traduction de certains de ces romans d&rsquo;expression arabe. Dans ce sens, Amin Maalouf d&rsquo;apr&egrave;s les r&eacute;flexions de Maxime Del Fiol sur la francophonie litt&eacute;raire, appartient &agrave; la cat&eacute;gorie des &eacute;crivains &laquo;&nbsp;post-coloniaux&nbsp;&raquo; (2022,&nbsp; p.61-80), issus des anciennes colonies de la deuxi&egrave;me p&eacute;riode coloniale (en Afrique subsaharienne, au Maghreb et au Machrek).Waciny Laredj &eacute;chappe &agrave; cette classification francophone, car, bien qu&rsquo;il soit francophone, il s&rsquo;exprime en arabe, et par cons&eacute;quent, par opposition &agrave; Maalouf, il &eacute;chappe &agrave; &laquo;&nbsp;des sous consid&eacute;rations dans le syst&egrave;me litt&eacute;raire encore tr&egrave;s largement francocentr&eacute;, organis&eacute; autour d&rsquo;un canon national dont les &laquo;&nbsp;francophones&nbsp;&raquo; sont la p&eacute;riph&eacute;rie [&hellip;]&raquo; (Del Fiol, 2016, p. 100).<br /> Leurs deux romans s&rsquo;inscrivent dans une trame narrative autour des guerres civiles qui ont touch&eacute; le Liban et l&rsquo;Alg&eacute;rie, et dont les retomb&eacute;es &eacute;taient &agrave; l&rsquo;origine de leur exil et leur acculturation en France. Force est de constater que ces p&eacute;riodes occupent l&rsquo;essentiel de leurs r&eacute;cits fictionnels et qui constitue l&rsquo;objet de notre pr&eacute;sente &eacute;tude dans cet article.</p> <h2>Fictionnaliser la guerre civile&nbsp;: du monde factuel au monde fictionnel.</h2> <p>Le Royaume du papillon met en jeu le destin d&rsquo;une famille alg&eacute;rienne, pendant la guerre civile en Alg&eacute;rie o&ugrave; se d&eacute;roulent les actions du roman. La narratrice et personnage principal du roman Yama, jeune fille pharmacienne, oriente al&eacute;atoirement la narration &agrave; travers deux axes temporels qui se chevauchent&nbsp;: l&rsquo;un remonte au pass&eacute; o&ugrave; cette narratrice autodi&eacute;g&eacute;tique s&rsquo;exprimant en &laquo;&nbsp;je&nbsp;&raquo; par sa communication avec un autre personnage qui se faisait passer pour Fadi, dramaturge exil&eacute; en Espagne. Cela lui permet d&rsquo;&eacute;voquer l&rsquo;assassinat de son p&egrave;re qui au commencent de la guerre a quitt&eacute; son travail en France et en Allemagne pour rejoindre son pays et se mettre au service de ses compatriotes ; la schizophr&eacute;nie et puis la mort de sa m&egrave;re qui ne trouvait pas de sens &agrave; sa vie suite &agrave; sa d&eacute;mission, forc&eacute;e, de son poste d&rsquo;enseignante de fran&ccedil;ais &agrave; l&rsquo;&eacute;cole d&rsquo;Alexandre Dumas&nbsp;; l&rsquo;emprisonnement de son fr&egrave;re qui &agrave; la r&eacute;ussite de son entreprise d&rsquo;&eacute;levage de chevaux a &eacute;t&eacute; accus&eacute; injustement d&rsquo;&eacute;liminer un de ses rivaux ; l&rsquo;exil de sa s&oelig;ur qui est partie au Canada&nbsp;; la corruption politique en p&eacute;riode de guerre civile et la destruction du pacte social dans son pays, etc. L&rsquo;autre axe narratif qui inscrit les actions dans la p&eacute;riode poste guerre, esquisse les quotidiens de Yama et son amour virtuel, impos&eacute; par l&rsquo;&eacute;tat de solitude et de peur qui ont suivi &laquo;&nbsp;la&nbsp;d&eacute;cennie noire&nbsp;&raquo; en Alg&eacute;rie. De la sorte, le r&eacute;cit, par des analepses r&eacute;currentes fait appara&icirc;tre les r&eacute;flexions de l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;ne sur la situation sociale, politique et religieuse de l&rsquo;Alg&eacute;rie dans deux p&eacute;riodes historiques distinctes&nbsp;: &laquo;&nbsp;guerre civile&nbsp;&raquo; faisant partie de l&rsquo;Histoire r&eacute;elle de l&rsquo;Alg&eacute;rie (1992-2002) mettant en confrontation les Islamistes contre les alli&eacute;s du Pouvoir politique, et la &laquo;&nbsp;guerre silencieuse&nbsp;&raquo; invent&eacute;e par la narration relatant les effets qui ont succ&eacute;d&eacute; &agrave; ce conflit.</p> <p>Dans Les D&eacute;sorient&eacute;s Maalouf inscrit ses personnages dans un contexte de guerre civile, mais dans une r&eacute;gion g&eacute;ographique vaste qu&rsquo;il appelle le&nbsp;&laquo; Levant&nbsp;&raquo;. Bien que le lecteur puisse facilement deviner qu&rsquo;il s&rsquo;agit du pays natal de l&rsquo;auteur ( le Liban), pourtant le roman ne cite jamais ce pays pour g&eacute;n&eacute;raliser cette situation de conflit civil &agrave; tous les pays o&ugrave; un &eacute;v&eacute;nement pareil peut perturber la stabilit&eacute; de ses habitants selon les propres mots de Maalouf. Ainsi, l&rsquo;intrigue est tiss&eacute;e autour d&rsquo;un retour du personnage-narrateur, install&eacute; &agrave; Paris depuis 25 ans, au pays d&rsquo;origine o&ugrave; ce dernier en &eacute;voquant le contexte de la guerre civile au Levant/Liban raconte la dispersion de son groupe d&rsquo;ami de jeunesse&nbsp;&laquo;&nbsp;le cercle des Byzantin&nbsp;&raquo;. Sur le plan de la narration, deux voix se relaient&nbsp;: la premi&egrave;re est celle d&rsquo;Adam narrateur-scripteur autodi&eacute;g&eacute;tique assumant le r&eacute;cit de sa propre existence dans le cadre de la di&eacute;g&egrave;se et puis celle d&rsquo;un narrateur extradi&eacute;g&eacute;tique, omniscient et anonyme assumant le r&ocirc;le d&rsquo;un commentateur du texte d&rsquo;Adam qu&rsquo;il aurait trouv&eacute; lors de l&rsquo;accident de voiture qui survient &agrave; la fin de l&rsquo;histoire. Adam, professeur d&rsquo;histoire &agrave; Paris ayant 47 ans, raconte &agrave; la premi&egrave;re personne son retour au pays d&rsquo;origine durant 16 jours entre le 20 avril et le 5 mai, &eacute;ventuellement en 2001 et dont l&rsquo;histoire remonte aux ann&eacute;es qui pr&eacute;c&egrave;dent la guerre civile libanaise. Dans le roman, l&rsquo;ordre des &eacute;v&eacute;nements n&rsquo;est pas celui du r&eacute;cit, le recours &agrave; l&rsquo;analepse permet au narrateur-personnage de mener une narration ant&eacute;rieure au r&eacute;cit tout en relatant ses quotidiens d&rsquo;une mani&egrave;re lin&eacute;aire durant 16 jours d&rsquo;o&ugrave; la division du roman en partie selon l&rsquo;ordre des jours. L&rsquo;histoire commence avec Tania qui, par appel t&eacute;l&eacute;phonique, sollicite Adam &agrave; rentrer &agrave; son pays natal pour visiter Mourad , son &laquo;&nbsp;ancien&nbsp;&raquo; ami qui agonisait suite &agrave; une maladie chronique. De retour &agrave; son pays, et suite &agrave; la mort de Mourad, Adam tente d&rsquo;organiser des retrouvailles avec ses amis de jeunesse. Il se met &agrave; prendre contact par messages (e-mails) avec ses amis pour les faire r&eacute;unir dans leur pays natal. En fait, dans le r&eacute;cit les instances des narrateurs sont facilement identifiables, et parfois celles du narrataire. En effet, par un &laquo;&nbsp;dialogisme montr&eacute;e&nbsp;&raquo; (Calas, 2007, p. 71), l&rsquo;instance narrataire qui fait appara&icirc;tre le destinataire d&eacute;nomm&eacute; par le narrateur sont identifiable gr&acirc;ce &agrave; plusieurs proc&eacute;d&eacute;s linguistiques dont les guillemets et l&rsquo;italique et ce tout au long du roman suivant le mod&egrave;le d&rsquo;un roman &eacute;pistolaire. Ainsi les voix des narrateurs et des personnages mettent en relief deux discours antith&eacute;tiques sur le conflit civil&nbsp;: le discours des enracin&eacute;s et celui des exil&eacute;s.</p> <p>Il est &eacute;vident que les intrigues des deux &oelig;uvres s&rsquo;inspirent fortement d&rsquo;un fait historique et social bien pr&eacute;cis ce qui nous obligent &agrave; signaler que, d&rsquo;une part et comme le souligne Magny Claude-Edmonde, dans Le roman historique, le r&eacute;cit s&rsquo;appuie sur &laquo;&nbsp;des exp&eacute;riences individuelles et des destin&eacute;es humaines&nbsp;&raquo; ce qui en fait un &laquo;&nbsp;roman&nbsp;&raquo; et d&rsquo;autre part, il expose les conflits sociaux ou politiques &laquo;&nbsp;d&rsquo;une &eacute;poque donn&eacute;e&nbsp;&raquo;, appuyant de la sorte l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un roman &agrave; vis&eacute;e&nbsp;&laquo; historique&nbsp;&raquo; (2000, p.&nbsp;4.), mais aussi sociale et politique. Autrement dit avec Isabelle Durand -Le Guernn, la premi&egrave;re particularit&eacute; d&rsquo;un&nbsp; roman, accentuant son aspect historique, c&rsquo;est &laquo;&nbsp;sa dimension r&eacute;f&eacute;rentielle, dans la mesure o&ugrave; la r&eacute;alit&eacute; v&eacute;cue vient nourrir le r&eacute;cit propos&eacute;&nbsp;&raquo;, une d&eacute;finition qui reste incompl&egrave;te selon elle car, l&rsquo;&eacute;tude de la r&eacute;alit&eacute; &laquo;&nbsp;rel&egrave;ve du domaine d&rsquo;&eacute;tude des historiens&nbsp;&raquo; (2008, p.&nbsp;9).Toutefois, Laredj inscrit explicitement ses personnages dans une Histoire r&eacute;elle de l&rsquo;Alg&eacute;rie ce qui est moins pr&eacute;sent chez Maalouf qui bien que tous les indices orientent le lecteur vers la guerre civile libanaise, cependant, l&rsquo;auteur se suffit d&rsquo;y faire allusion. Si l&rsquo;inscription de l&rsquo;intrigue dans le cadre d&rsquo;un &eacute;v&eacute;nement historique expose le r&eacute;cit &agrave; la v&eacute;rifiabilit&eacute; de l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement historique par le lecteur ou par l&rsquo;historien, Laredj n&rsquo;accorde pas assez d&rsquo;importance &agrave; certains faits historiques et politiques majeurs qui ont perturb&eacute; l&rsquo;Alg&eacute;rie comme l&rsquo;assassinat du pr&eacute;sident Mohamed Boudiaf (1919-1992) auquel il se contente de faire allusion dans sa narration. De plus, cette fiction, et cela est valable pour Les D&eacute;sorient&eacute;s, ne met pas en en sc&egrave;ne des personnages historiques comme c&rsquo;est le cas &agrave; titre d&rsquo;exemple avec son roman Le Livre de l&rsquo;Emir (2009) o&ugrave; il se livre &agrave; narrer la biographie de l&rsquo;Emir Abdoulkader (1808-1883) et sa lutte contre l&rsquo;occupant fran&ccedil;ais. Dans Le Royaume du papillon autant que dans Les D&eacute;sorient&eacute;s, l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement historique incarne un cadre qui participe &agrave; mettre en crise les personnages romanesques, il fait ainsi partie int&eacute;grante de l&rsquo;intrigue du roman. Cependant, d&rsquo;apr&egrave;s la d&eacute;marche narrative, l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t romanesque prime sur la v&eacute;racit&eacute; historique ce qui donne plus de libert&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;crivain pour repr&eacute;senter des exp&eacute;riences humaines pendant la guerre civile et se positionner &agrave; travers son &eacute;criture critique. Ainsi Maalouf inscrit la r&eacute;flexion du groupe &laquo;&nbsp;cercle des Byzantins&nbsp;&raquo; contre l&rsquo;exacerbation des identit&eacute;s et Laredj &agrave; son tour &eacute;galement inscrit les membres du groupe musical &laquo;&nbsp;d&eacute;p&ocirc;t-Jazz&nbsp;&raquo; (2013, p.13) dans une d&eacute;marche oppos&eacute;e au Pouvoir politique et/ou contre l&rsquo;&eacute;mergence des mouvements islamistes.</p> <p>Dans la m&ecirc;me optique, comme le dit Dorrit Cohn par rapport &agrave; l&rsquo;analyse de l&rsquo;incipit de l&rsquo;Education sentimentale de Flaubert, m&ecirc;me si le r&eacute;cit fournit des d&eacute;tails pr&eacute;cis sur le temps historiques et l&rsquo;espace g&eacute;ographique bien nomm&eacute; chez Laredj au contraire du roman de Maalouf, cette fiction se caract&eacute;rise par son caract&egrave;re &laquo;&nbsp;non r&eacute;f&eacute;rentiel&nbsp;&raquo;. S&rsquo;agissant d&rsquo;un r&eacute;cit fictionnel relatant le destin d&rsquo;une famille en guerre civile ou d&rsquo;un cercle d&rsquo;ami, il faudrait observer deux points &agrave; propos de cette fiction : &laquo;&nbsp;ses r&eacute;f&eacute;rences au monde ext&eacute;rieur au texte ne sont pas soumise au crit&egrave;re d&rsquo;exactitude&nbsp;&raquo;&nbsp;et &laquo;&nbsp;elle ne se r&eacute;f&egrave;re pas exclusivement au monde r&eacute;el, ext&eacute;rieur au texte &raquo; (Cohn, 2001, p.&nbsp;31).&nbsp; Cela nous pousse &agrave; se demander comment le roman d&eacute;veloppe-il sa propre pens&eacute;e pour formuler une position critique&nbsp;concernant le politique et le religieux dans les soci&eacute;t&eacute;s arabes ? Le discours litt&eacute;raire parvient-il &agrave; formuler une pens&eacute;e purement conceptuelle ou engage-il le r&ocirc;le du lecteur dans le processus de l&rsquo;interpr&eacute;tation des faits&nbsp;?</p> <h2>La pens&eacute;e fictionnalis&eacute;e du roman&nbsp;: repenser le religieux et le politique en crise civile&nbsp;?</h2> <p>Dans Le royaume du papillon, la narration prise en charge par Yama, et qui varie les points de vue des personnages, met en confrontation trois discours fortement oppos&eacute;s qui sont, d&rsquo;apr&egrave;s une simple observation, inspir&eacute;s d&rsquo;une r&eacute;alit&eacute; sociale en Alg&eacute;rie&nbsp;: le discours politique, celui des cultiv&eacute;s et celui des civiles. A ce propos, il faudrait entendre par discours, non pas le contraire du r&eacute;cit d&rsquo;apr&egrave;s le sens donn&eacute; par G&eacute;rard Genette (1972), mais le texte litt&eacute;raire lui-m&ecirc;me incarnant l&rsquo;objet culturel qui se saisit comme texte, produit par &laquo;&nbsp;un &eacute;metteur&nbsp;&raquo;, en liaison de principe avec un &laquo;&nbsp;r&eacute;cepteur&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est ce discours-l&agrave; qui nous occupe et qui constitue la mati&egrave;re s&eacute;miostylistique du roman (Viala et Molini&eacute;, 1993, p.&nbsp;9). D&rsquo;apr&egrave;s ce roman, il est possible de d&eacute;duire trois fonctions &agrave; ce discours&nbsp;:&nbsp; la fonction politique incarnant les alli&eacute;s du Pouvoir, repr&eacute;sent&eacute;&eacute; m&eacute;taphoriquement et par intertextualit&eacute; avec le texte de Geothe (1828 ) par M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s. Cette intertextualit&eacute; explicite, per&ccedil;ue &agrave; la fois comme &laquo;&nbsp;dynamique textuelle&nbsp;&raquo; (Pi&eacute;gay, 2002, p.&nbsp;10.) et &laquo;&nbsp;un syst&egrave;me de relation&nbsp;&raquo; &raquo; (Ibid., p.&nbsp;13.)&nbsp; Avec d&rsquo;autres cultures et d&rsquo;autres textes, participe &agrave; cr&eacute;er &laquo;&nbsp;le monde des r&eacute;f&eacute;rences&nbsp;&raquo; de la fiction d&rsquo;une mani&egrave;re qu&rsquo;on peut qualifier &laquo;&nbsp;inter-fictionnelle&nbsp;&raquo; &eacute;labor&eacute;e par l&rsquo;&eacute;crivain pour constituer chez les lecteurs un acc&egrave;s &agrave; un monde fictionnel d&eacute;j&agrave; constitu&eacute; et &eacute;labor&eacute; (Lavocat, 2016, p.390). Cette intertextualit&eacute; explicite traduit une repr&eacute;sentation n&eacute;gative des tenants du discours politique qui n&rsquo;interviennent pas directement dans la narration. Leur discours, rapport&eacute; au style indirect ou indirect libre est pris en charge &agrave; tour de r&ocirc;le par deux personnages&nbsp;: Yama et Fadi. Ce faisant, la narratrice d&eacute;l&egrave;gue sa voix &agrave; des personnages, homonymes, pr&eacute;sent&eacute;s par leur fonction administrative ou politique pour donner des images r&eacute;currentes du fonctionnement du r&eacute;gime politique ce qui permet de le critiquer. En fait, L&rsquo;&Eacute;tat, en arabe&nbsp;&laquo;&nbsp;Dawlah&nbsp;&raquo;, un lexique utilis&eacute; tout au long du r&eacute;cit, est compar&eacute; &agrave; M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, une incarnation physique du diable dans le texte de Goethe, la narratrice s&rsquo;y r&eacute;f&egrave;re pour diaboliser le r&eacute;gime qui tente de manipuler certaines &eacute;lites cultiv&eacute;es dans la diaspora et au pays. Pour adh&eacute;rer &agrave; ce combat, l&rsquo;auteur a consacr&eacute; tout un chapitre (VII) &laquo;&nbsp;A l&rsquo;enfer Faust et M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s&nbsp;&raquo; (Laredj, 2013, p.345), pour r&eacute;cuser les deux discours&nbsp;;&nbsp;le p&eacute;ritexte, &agrave; valeur majoritairement th&eacute;matique (Genette, 1987), signale une complicit&eacute; directe de l&rsquo;auteur &agrave; la pens&eacute;e qu&rsquo;il veut faire passer par son personnage auquel le lecteur est invit&eacute; &agrave; s&rsquo;identifie.</p> <p>Le deuxi&egrave;me discours, celui des cultiv&eacute;s, est incarn&eacute; par Fadi, renomm&eacute; par Yama &laquo;&nbsp;Faust&nbsp;&raquo; pour &eacute;claircir la complicit&eacute; entre les deux partis Etat/cultiv&eacute;. La situation d&rsquo;&eacute;nonciation dans le texte et le recours &agrave; l&rsquo;ironie &agrave; plusieurs reprises contribuent au d&eacute;veloppement d&rsquo;une double critique envers ces deux discours donnant lieu &agrave; un contre-discours adopt&eacute; par la narratrice. Le troisi&egrave;me discours qui semble plus dominant &agrave; travers lequel le lecteur peut deviner clairement le double positionnement auteur/&eacute;metteur, pris en charge directement par Yama, c&rsquo;est le discours des civiles opprim&eacute;s, la majorit&eacute; du peuple alg&eacute;rien qui n&rsquo;&eacute;tait pas &agrave; l&rsquo;origine de ce conflit civil, comme en atteste le discours de Si Zoubire rapport&eacute; par sa fille en fran&ccedil;ais&nbsp;: &laquo;&nbsp;ce n&rsquo;est pas une guerre civile, mais contre les civils&nbsp;&raquo; (Laredj, 2013, p.97). Ce discours, incarn&eacute; par Yama, traduit un &eacute;tat de perte de rep&egrave;re, et exprime une faiblesse et d&eacute;ception de la narratrice. Tout d&rsquo;abord, d&eacute;ception amoureuse car elle &eacute;tait pi&eacute;g&eacute;e par Rahim qui se fait passer pour Fadi sur les r&eacute;seaux sociaux, et puis d&eacute;ception au niveau du r&eacute;gime qui se reproduit par le retour du v&eacute;ritable Fadi et la projection &agrave; Alger de sa pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre sur la guerre civile en Espagne. L&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;&acirc;me de la narratrice refl&egrave;te une d&eacute;ception sociale r&eacute;elle en Alg&eacute;rie &agrave; l&rsquo;&eacute;gard d&rsquo;un pays qui ne parvient pas &agrave; r&eacute;aliser sa stabilit&eacute; politique et sociale.&nbsp; D&rsquo;ailleurs, le discours religieux, bien que rep&eacute;rable dans le roman &agrave; travers le point de vue de Yama, il se r&eacute;f&egrave;re &agrave; des personnages radicalis&eacute;s et homonymes. Ce discours, ironiquement, est toujours n&eacute;gativement connot&eacute; et n&rsquo;est jamais pris en charge par un personnage contrairement &agrave; Maalouf.</p> <p>L&rsquo;articulation entre les trois principaux discours &agrave; travers la pluralit&eacute; des voix narratives, permet &agrave; l&rsquo;auteur de faire &eacute;merger progressivement une voix narrative dominante pour v&eacute;hiculer une identit&eacute; f&eacute;minine bless&eacute;e, impuissante, pr&eacute;sent&eacute; par un substantif r&eacute;ductif &laquo;&nbsp;Pharmaci&acirc;na d&eacute;riv&eacute; du fran&ccedil;ais et arabis&eacute; par l&rsquo;auteur. Cette voix dominante met en cause &agrave; la fois le discours religieux et le discours politique chez certains partis en conflit pour gouverner le pays. La mise en parall&egrave;le de ces trois discours en variant le registre de langue entre arabe standard, dialectal et aussi en fran&ccedil;ais, fonde une polyphonie &eacute;nonciative qui proc&egrave;de &agrave; varier la focalisation ou les points de vue. La narratrice autodi&eacute;g&eacute;tique tout au long de l&rsquo;histoire, donne la parole aux personnages pour rajouter des explications extradi&eacute;g&eacute;tiques r&eacute;elles sur la p&eacute;riode de guerre. Les r&eacute;f&eacute;rences spatio-temporelles : les dates, les quartiers, les &eacute;tablissements, p&eacute;riode de guerre civile, renvoient le lecteur &agrave; la ville r&eacute;elle d&rsquo;Alger. Ce faisant, l&rsquo;auteur tend &agrave; g&eacute;n&eacute;rer un chevauchement entre factualit&eacute; et fictionnalit&eacute; ce qui cr&eacute;e l&rsquo;effet que le monde fictionnel &eacute;mane d&rsquo;un monde r&eacute;el dans la pens&eacute;e du lecteur. Autrement dit, le lecteur le re&ccedil;oit en tant que monde possible (Lavocat, 2016, p. 387). Pour cela la narration le pousse &agrave; s&rsquo;identifier &agrave; la narratrice-personnage et adopter son point de vue. Dans cette strat&eacute;gie, l&rsquo;auteur qui adopte le point de vue de sa narratrice, lui donne la parole sur les connaissances r&eacute;elles qu&rsquo;il conna&icirc;t sur la soci&eacute;t&eacute; alg&eacute;rienne ce qui constitue un espace de pens&eacute;e critique diff&eacute;rent des autres formes du discours sur le religieux et le politique dans la culture arabo-musulman.</p> <p>Dans le roman, Yama dont l&rsquo;imaginaire est nourrie par sa lecture des classiques occidentales et des histoires que lui raconte sa m&egrave;re, a tendance &agrave; exercer une auto-r&eacute;flexion par la suppression de l&rsquo;ant&eacute;c&eacute;dent historique ou culturel de chaque pr&eacute;nom des principaux personnages (Laredj, 2103, p.67). Ainsi, Si Zoubire, son p&egrave;re, elle le renomme (Zorba), par intertextualit&eacute; avec Alexis Zorba (Zorba&nbsp; le&nbsp; Grec) (Kazantazk&iuml;s, 2015[1946]) pour assimiler le caract&egrave;re de son p&egrave;re &agrave; celui de Zorba. De m&ecirc;me, Fadi, son amoureux virtuel, elle le renomme (Faust), Farigeah, sa m&egrave;re, (Vergy) par intertextualit&eacute; avec Virginia Woolf, Marria (Causette), Daoud, son ancien amoureux juif, (Dive), etc. De cette mani&egrave;re, le pr&eacute;nom qu&rsquo;elle choisit s&rsquo;accorde &agrave; la fois avec la fonction narrative du personnage dans le roman, et v&eacute;hicule une pens&eacute;e critique envers les traditions culturelles. Pour son p&egrave;re renomm&eacute; &laquo;&nbsp;Zorba&nbsp;&raquo;, la r&eacute;f&eacute;rence inter-fictionnelle tend &agrave; en occulter l&rsquo;ant&eacute;c&eacute;dent arabo-musulmane. En effet, le pr&eacute;nom &laquo;&nbsp;Si Zoubir&nbsp;&raquo; fait appel dans l&rsquo;imaginaire des musulmans &agrave; un des compagnons du Proph&egrave;te de l&rsquo;islam qui s&rsquo;appelait &laquo; al-Zubayr ibn al-Awwam &raquo;, un guerrier fid&egrave;le &agrave; sa religion. Yama voit que son p&egrave;re d&eacute;teste la guerre comme elle, voil&agrave; pourquoi, &agrave; travers la di&eacute;g&egrave;se, le lecteur peut apercevoir qu&rsquo;elle voulait d&eacute;pouiller &agrave; son p&egrave;re une certaine appartenance religieuse et/ou un caract&egrave;re de combattant que lui accorde le statut historique d&rsquo;un nom. Ce proc&eacute;d&eacute; textuel dynamise la vis&eacute;e narrative par le syst&egrave;me de relation que cr&eacute;e l&rsquo;intertextualit&eacute; au niveau linguistique interne du texte aussi bien qu&rsquo;au niveau extra-linguistique d&rsquo;ordre culture o&ugrave; le discours litt&eacute;raire fonctionne comme univers &laquo;&nbsp;esth&eacute;tic-id&eacute;ologique &raquo; (Viala et Molini&eacute;, 1993, p.19). Cela peut nous conduire au constat suivant&nbsp;: Yama veut r&eacute;aliser une rupture avec l&rsquo;h&eacute;ritage du pass&eacute; auquel renvoie le pr&eacute;nom de son p&egrave;re dont le caract&egrave;re ressemble &agrave; celui de &laquo;&nbsp;Zorba&nbsp;&raquo;, une figure litt&eacute;raire qu&rsquo;elle appr&eacute;cie bien m&ecirc;me si elle appartient &agrave; un univers culturel diff&eacute;rent. Dans ce sens, la pens&eacute;e du roman se distingue aux autres formes de discours o&ugrave; &agrave; travers la fiction, la narratrice met en sc&egrave;ne une pens&eacute;e &laquo;&nbsp;h&eacute;sitante&nbsp;&raquo; (Dufour, 2010, p. 37) qui puisse s&rsquo;interpr&eacute;ter diff&eacute;remment, en plusieurs sens, sans qu&rsquo;elle s&rsquo;enferme dans une seule signification conceptuelle.&nbsp; D&rsquo;une part, son discours tendrait &agrave; r&eacute;aliser une rupture avec le pass&eacute; religieux et adopter une pens&eacute;e s&eacute;culi&egrave;re inspir&eacute;e par ses lectures de la culture occidentale. A cet &eacute;gard, le roman fait r&eacute;f&eacute;rence &agrave; de nombreuses figures litt&eacute;raires occidentales, r&eacute;elles ou/et imaginaires, &agrave; titre d&rsquo;exemple, le po&egrave;te fran&ccedil;ais Boris Vian (1920-1959) et Virgina Woolf, &eacute;crivaine britannique (1882-1941), ce qui permettrait de mettre en valeur le dialogue entre la culture occidentale et arabo-musulmane. D&rsquo;autre part, dans les moments de peur, de perte de rep&egrave;re, la narratrice s&rsquo;incline au Texte religieux (Coran) qui la calme et l&rsquo;aide &agrave; r&eacute;cup&eacute;rer sa stabilit&eacute; psychologique. C&rsquo;est la particularit&eacute; de la pens&eacute;e du roman selon Philippe Dufour qui dans Le roman est un songe la d&eacute;crit de la sorte&nbsp;: &laquo;&nbsp;le propre de la pens&eacute;e romanesque&nbsp;&raquo; est d&rsquo;&ecirc;tre &laquo;&nbsp;h&eacute;sitante&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;perplexe&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;inqui&egrave;te &raquo; (Ibid., p.34) o&ugrave; la multitude des voix narratives exposent plusieurs points de vue sur le fait de penser le politique et le religieux. De cette mani&egrave;re la narration accorde aux personnages deux ant&eacute;c&eacute;dents, l&rsquo;une arabo-musulman et l&rsquo;autre occidental pour exprimer une appartenance &agrave; ces deux mondes civilisationnels.&nbsp;&nbsp;</p> <p>Dans Les D&eacute;sorient&eacute;s de Maalouf, la narration, &agrave; travers les t&eacute;moignages et les r&eacute;cits de vie du groupe d&rsquo;ami &laquo; le cercle des Byzantin&nbsp;&raquo;, met en opposition deux discours, le premier discours au style direct est celui du narrateur-personnage o&ugrave; le lecteur peut deviner facilement que l&rsquo;auteur s&rsquo;y projette&nbsp;; le deuxi&egrave;me c&rsquo;est celui de Mourad et son &eacute;pouse Tania. Autrement dit, le discours des exil&eacute;s et le discours des enracin&eacute;s. De la sorte, le narrateur-personnage Adam en opposant deux logiques par l&rsquo;utilisation stylistique de multiples figures d&rsquo;opposition dont l&rsquo;antith&egrave;se : &laquo;&nbsp;fid&eacute;lit&eacute;&nbsp;&raquo; # &laquo;&nbsp;trahison&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;rester&nbsp;&raquo; # &laquo;&nbsp;partir&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;mains propres&nbsp;&raquo; # &laquo;&nbsp;mains sales&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;enracinement&nbsp;&raquo; # &laquo;&nbsp;d&eacute;racinement&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Orient&nbsp;&raquo; # &laquo;&nbsp;Occident&nbsp;&raquo;, etc., et ce tout au long du roman, d&eacute;veloppe un syllogisme simple&nbsp;:&nbsp; Adam, tout jeune, par fid&eacute;lit&eacute; &agrave; ses principes et valeurs d&eacute;cide de partir pour garder &laquo;&nbsp;les mains propres&nbsp;&raquo; (Maalouf, 2012, p.21) alors que son ami, Mourad, r&eacute;cuse le d&eacute;part sous pr&eacute;texte de pr&eacute;server le pays. Ainsi selon le narrateur il se salie les mains parce qu&rsquo;il entame une ascension sociale politique ill&eacute;gale qualifi&eacute;e comme dans cet &eacute;nonc&eacute; d&rsquo;Adam par une antith&egrave;se : &laquo;&nbsp;les lois de la soci&eacute;t&eacute; ne sont pas celles de la gravit&eacute;, souvent l&rsquo;on tombe vers le haut plut&ocirc;t que vers le bas&nbsp;&raquo; (Ibid., p.184). De la sorte, les strates narratives fondent un dilemme de positionnement entre &laquo;&nbsp;valeurs communes&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;int&eacute;r&ecirc;ts priv&eacute;s&nbsp;&raquo; chez le groupe d&rsquo;amis pendant la guerre civile. Le positionnement du narrateur par rapport &agrave; cette crise semble distinct o&ugrave; par fid&eacute;lit&eacute; &agrave; ses valeurs, il opte pour l&rsquo;exil ce qui sous-entend l&rsquo;impossibilit&eacute; de les pr&eacute;server en crise civile. Les valeurs d&rsquo;Adam, comme nous l&rsquo;observons, ne sont pas d&rsquo;ordre religieux, mais plut&ocirc;t moral et humain.</p> <p>Par ailleurs, la fiction &agrave; travers le choix des d&eacute;nominations des personnages, tend &agrave; neutraliser les r&eacute;f&eacute;rences religieuses et exprimer une tendance s&eacute;culi&egrave;re chez les personnages. Par exemple, la narration valorise le point de vue de Mo&iuml;se dont le fils Na&iuml;m fait partie du cercle des Byzantin. Mo&iuml;se d&eacute;cide d&rsquo;immigrer au Br&eacute;sil parce qu&rsquo;il s&rsquo;est rendu compte qu&rsquo;il &eacute;tait impossible de vivre au Levant/Liban en assumant deux appartenances oppos&eacute;es, arabe et juif, il dit &agrave; son fils Na&iuml;m en exprimant un souhait de neutraliser la religion et ne pas la prendre comme syst&egrave;me de vie :&nbsp; &laquo;&nbsp;Au lieu que les uns se pr&eacute;nomment Michel ou Georges, les autres Mahmoud ou Abderrahman, et nous Salomon ou Mo&iuml;se, on aurait tous des pr&eacute;noms &lsquo;&rsquo;neutres&rsquo;&rsquo; S&eacute;lim, Fouad, Amin, Sami, Ramzi, ou Na&iuml;m&raquo; (Ibidem).</p> <p>Pour ce dernier et suite &agrave; la cr&eacute;ation de l&rsquo;Etat d&rsquo;Isra&euml;l qu&rsquo;il qualifie par &laquo;&nbsp;d&eacute;sastreuse&nbsp;&raquo; (Ibid., p. 286) pour sa communaut&eacute;, la narration montre qu&rsquo;il lui est difficile de d&eacute;velopper un &laquo; sentiment national &raquo; au sens donn&eacute; par Herv&eacute; Marchal (2012). Il est ainsi &eacute;vident que Maalouf a voulu exprimer &agrave; travers la pluralit&eacute; des appartenances ethniques et religieuses, mise en accord avec la pluralit&eacute; des voix narratives, la difficult&eacute; de d&eacute;velopper un sentiment national dans un pays comme le Liban. Comme le souligne Marchal, l&rsquo;impossibilit&eacute; de d&eacute;velopper un fort sentiment national dans un pays donn&eacute;e, fait &eacute;merger une &laquo;&nbsp;revendication identitaire&nbsp;&raquo; qui est susceptible de d&eacute;boucher sur des conflits sanglants comme ce qui s&rsquo;est pass&eacute; au Liban suite &agrave; la d&eacute;b&acirc;cle de 1967 mettant en opposition Juifs et Arabes. L&rsquo;impossibilit&eacute; de d&eacute;velopper de tel sentiment national, dans le cas du Liban, se traduit par &laquo; une oscillation quasi in&eacute;vitable entre identit&eacute; nationale et identit&eacute; ethnique pour se d&eacute;finir &raquo; (Marchal, 2012, p.104). En effet, la fragilit&eacute; du syst&egrave;me politique au Liban, bas&eacute; sur &laquo;&nbsp;la d&eacute;mocratie en consensus&nbsp;&raquo;, a impos&eacute; aux diff&eacute;rentes communit&eacute;s &agrave; chercher un refuge dans leur appartenance religieuse ou communautaire pour se prot&eacute;ger. De ce point de vue, l&rsquo;appartenance ethnique ou religieuse prime sur l&rsquo;appartenance nationale, c&rsquo;est pourquoi et pour exprimer un refus &agrave; ce m&eacute;canisme identitaire, la pens&eacute;e du roman se cristallise &agrave; travers la pluralit&eacute; des voix narratives dans les D&eacute;sorient&eacute;s qui met en valeur une identit&eacute; plurielle qui s&rsquo;accord avec la citoyennet&eacute;. Dans cette orientation, Adam affirme dans le roman que l&rsquo;appartenance religieuse pour les Juifs ou les Arabes ne doit pas &ecirc;tre collective mais individuelle et ce pour cr&eacute;er une soci&eacute;t&eacute; civile non religieuse ou ethnique. Pour rendre tangible cette id&eacute;e, le narrateur d&eacute;l&egrave;gue sa voix &agrave; Mo&iuml;se qui se pr&eacute;sente comme personnage intradi&eacute;g&eacute;tique et le laisse s&rsquo;exprimer au discours direct. Cette multiplicit&eacute; des voix narrative propose un certain syst&egrave;me de coexistence qui n&rsquo;exclut aucune composante de la soci&eacute;t&eacute; d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t d&rsquo;examiner l&rsquo;appartenance des membres du cercle des Byzantin qui sous-entend un mod&egrave;le pour la soci&eacute;t&eacute; libanaise.<br /> La r&eacute;volution contre l&rsquo;h&eacute;ritage paternel, par Adam (en refusant de fonder une lign&eacute;e comme l&rsquo;a pr&eacute;vu son p&egrave;re) et par Mo&iuml;se (en refusant de pr&eacute;nommer son fils &laquo;&nbsp;Ezra&raquo;) dans le roman se traduirait par une volont&eacute; de d&eacute;finir l&rsquo;identit&eacute; en dehors de la religion ce qui permettrait de d&eacute;velopper un r&eacute;el sentiment national et cr&eacute;er une soci&eacute;t&eacute; civile ni religieuse ni ethnique. Cela confirme notre hypoth&egrave;se selon laquelle, en citant le r&eacute;cit de Mo&iuml;se, un r&eacute;cit ench&acirc;ss&eacute; au r&eacute;cit ench&acirc;ssant/encadrant (Genette, 1972), que la pens&eacute;e du roman &agrave; travers ses personnages conteste cet h&eacute;ritage traditionnel des anc&ecirc;tres et se projette dans une pens&eacute;e s&eacute;culi&egrave;re inspir&eacute;e de l&rsquo;exp&eacute;rience europ&eacute;enne comme nous pouvons d&eacute;duire de la parole d&rsquo;Adam&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzsch&eacute;ens ou surr&eacute;alistes, nous sommes redevenus chr&eacute;tiens, musulmans ou juifs (&hellip;)&raquo; (Maalouf, 2012, p.35)</p> <p>Le positionnement du narrateur par rapport &agrave; la religion semble &eacute;vident o&ugrave; en citant quatre penseurs europ&eacute;ens, en fonction d&rsquo;&eacute;pith&egrave;te, fait allusion &agrave; leur critique s&eacute;v&egrave;re de la religion et qui veut valoriser une vision s&eacute;culi&egrave;re du monde. La guerre civile vient mettre en crise toute cette pens&eacute;e ouverte au monde, les communaut&eacute;s libanais se replient chacune sur son identit&eacute; religieuse et n&rsquo;arrivent pas mettre en valeur une identit&eacute; nationale.<br /> Pour conclure, comme nous avons tent&eacute; de montrer, les deux romans ont mis en sc&egrave;ne des personnages ancr&eacute;s dans leur milieu social ce qui a permis aux deux auteurs d&rsquo;exercer une critique sociale fondamentale (Z&eacute;raffa, 1971, p.35). Les personnages dont la voix narrative domine sont des personnages bless&eacute;s, effondr&eacute;s, nostalgique, et notamment faibles ce qui refl&egrave;te l&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;&acirc;me g&eacute;n&eacute;ral qui r&eacute;gnait dans les deux contextes de guerres civiles. Le h&eacute;ros maaloufien ou laredjien n&rsquo;est pas ma&icirc;tre de son destin, mais bien qu&rsquo;opprim&eacute; par la soci&eacute;t&eacute;, il parvient &agrave; valoriser sa pens&eacute;e. La narration a montr&eacute; que l&rsquo;alternatif &agrave; ce conflit civil propos&eacute; par Maalouf, c&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;exil et le d&eacute;racinement &eacute;tant donn&eacute; qu&rsquo;il valorisait le point de vue d&rsquo;Adam, alors que chez Laredj, c&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;enracinement et le refus de l&rsquo;exil. Cela peut traduire d&rsquo;une certaine mani&egrave;re, leurs parcours personnels en tant qu&rsquo;&eacute;crivains arabes de deux expressions, fran&ccedil;aise et arabe.</p> <p>Par contre l&rsquo;excipit dans Les D&eacute;sorient&eacute;s, souligne une perte de connaissance du narrateur interne Adam qui, suite &agrave; un accident de voiture, entre en comas, l&agrave; le narrateur externe commente&nbsp;: &laquo;&nbsp;comme son pays, comme cette plan&egrave;te&nbsp;&raquo; [&hellip;] &laquo;&nbsp;En sursis, comme nous tous.&nbsp;&raquo; (Maalouf, 2012, p. 526) pour signaler, soudain, un d&eacute;nouement &eacute;nigmatique, mais ouvert o&ugrave; le lecteur conna&icirc;tra la fin de l&rsquo;histoire quand Adam se sera r&eacute;veill&eacute;. A ce propos romanesque, nous pouvons dire avec Franck Sal&uuml;n, que Les D&eacute;sorient&eacute;s d&eacute;veloppe une fiction &laquo;&nbsp;pensante&nbsp;&raquo; qui &laquo;&nbsp;place le lecteur devant des situations qui sont autant d&rsquo;&eacute;nigmes. Elle le pr&eacute;pare &agrave; entendre un d&eacute;nouement, voire une le&ccedil;on, mais l&rsquo;abandonne au moment de conclure, en refusant de formuler explicitement une doctrine&nbsp;&raquo;. En cela, ce jeu onomastique et le d&eacute;nouement ouvert du roman font penser et donne[ent] &agrave; penser (Sal&uuml;n, 2013[2010], p.61), mais ils ne formulent pas de pens&eacute;e conceptuelle comme nous l&rsquo;avons pr&eacute;sent&eacute; plus haut concernant la Tradition culturelle et religieuse selon Laroui et al-Jaberi. C&rsquo;est &agrave; travers cette pens&eacute;e fictionnalis&eacute;e qui s&rsquo;est concr&eacute;tis&eacute; par les moyens formels de la litt&eacute;rature &agrave; travers l&rsquo;intertextualit&eacute; chez Laredj et la polyphonie chez Maalouf que le savoir romanesque s&rsquo;est construit en accordant plus d&rsquo;importance au lecteur qui &agrave; lui seulement revient la t&acirc;che d&rsquo;activer l&rsquo;action et d&eacute;duire la cons&eacute;quence.</p> <p>Chez Laredj, la pens&eacute;e qu&rsquo;il cherche &agrave; mettre en &eacute;vidence &agrave; travers la narration des quotidiens d&rsquo;une famille, met en dichotomie une religion politique repr&eacute;sent&eacute;e par des personnages auxquelles la narratrice ne d&eacute;l&egrave;gue pas sa voix, mais elles les rapportent au style indirect libre, avec une religion spirituelle et salvatrice en temps de grandes tensions psychologiques. Nous l&rsquo;avons vu dans le texte, l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;ne n&rsquo;applique pas les instructions religieuses, mais elle cherche &agrave; neutraliser la pens&eacute;e religieuse tout en la respectant. Donc le discours litt&eacute;raire fait la diff&eacute;rence entre deux r&eacute;ceptions de la religion, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, une religion dogmatique, politique et fanatique et d&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute;, une religion culturelle, spirituelle qui se traduit par refuge pour la narratrice.</p> <p>Si dans Les D&eacute;sorient&eacute;s, la pens&eacute;e du narrateur est forg&eacute;e par l&rsquo;exil qui d&eacute;double son existence et sa pens&eacute;e entre l&rsquo;Orient et l&rsquo;Occident&nbsp;: il n&rsquo;est ni croyant ni ath&eacute;e, entre deux patries, deux cultures et deux syst&egrave;mes de pens&eacute;e, c&rsquo;est pour exprimer une appartenance multiple et une identit&eacute; plurielle per&ccedil;ue comme ouverture de son ips&eacute;it&eacute; arabe &agrave; son alt&eacute;rit&eacute; occidentale.&nbsp; Tandis que chez Laredj, le d&eacute;doublement de Yama s&rsquo;incarne dans la coexistence dans sa r&eacute;flexion de deux croyances, islam et christianisme, de deux cultures&nbsp;: arabe et europ&eacute;enne comme signe d&rsquo;une appartenance &agrave; deux mondes. De la sorte, les deux personnages-narrateurs Adam et Yama refusent d&rsquo;&ecirc;tre enferm&eacute;s dans un mod&egrave;le religieux ou culturel unique&nbsp;; le mod&egrave;le identitaire qu&rsquo;incarnent les h&eacute;ros maaloufiens ou laredjiens s&rsquo;accordent avec un d&eacute;sir de sortir de la pens&eacute;e en crise dont souffrent les Arabes et &agrave; cause de laquelle ils sont en retard par rapport aux autres civilisations, &agrave; savoir, la pens&eacute;e traditionnelle et la pens&eacute;e europ&eacute;enne.</p> <p>Dans les D&eacute;sorient&eacute;s, l&rsquo;appartenance nationale est affaiblie par la guerre, le Liban ou pour &ecirc;tre pr&eacute;cis, le pays natal du narrateur, le Levant comme territoire, n&rsquo;est plus imagin&eacute; comme un &Eacute;tat, une r&eacute;f&eacute;rence d&rsquo;appartenance&nbsp;; chacun tend &agrave; s&rsquo;identifier par sa communaut&eacute;. Donc, c&rsquo;est l&rsquo;appartenance &agrave; l&rsquo;&Eacute;tat dans sa notion moderne qui est mise en crise&nbsp;; l&rsquo;appartenance &agrave; un corps social unique repr&eacute;sent&eacute; par l&rsquo;&Eacute;tat est dissoute, elle est remplac&eacute;e par des appartenances aux structures traditionnelles qui cohabitaient avant la guerre dans le cadre de l&rsquo;&Eacute;tat, mais une fois la guerre d&eacute;clench&eacute;e, elles commencent &agrave; se confronter &agrave; cause de l&rsquo;absence de ce cadre.</p> <p>La crise au Liban n&rsquo;est plus entre le cadre de l&rsquo;&Eacute;tat et les individus comme en Alg&eacute;rie selon Le Royaume du papillon, mais le conflit devient interethnique, intercommunautaire. En Plus, l&rsquo;&Eacute;tat dans sa forme politique ne peut r&eacute;aliser l&rsquo;&eacute;galit&eacute; entre les individus&nbsp;; chacun cherche &agrave; les r&eacute;gler &agrave; sa mani&egrave;re comme il a fait Mourad dans Les D&eacute;sorient&eacute;s. &Eacute;galement, dans Le royaume du papillon, Si Zoubire, Yama, Rayan, Vergy, Fadi, Marria, tous les principaux personnages n&rsquo;ont la moindre confiance dans l&rsquo;&Eacute;tat en tant qu&rsquo;organisation politique capable de r&eacute;aliser l&rsquo;&eacute;galit&eacute; et la restauration de l&rsquo;identit&eacute; de l&rsquo;individu alg&eacute;rien. Ce manque de confiance, comme le fait appara&icirc;tre Laredj, s&rsquo;oppose au discours m&eacute;diatique officiel qui cherche de nouveau &agrave; manipuler les alg&eacute;riens.</p> <h2>Bibliographie</h2> <ul> <li>Algeaberi, M. (1994). Introduction &agrave; la critique de la raison arabe. Casablanca: Le Fennec.</li> <li>Arkou, M. (2012). La pens&eacute;e arabe. Paris: Presses Universitaires de France.</li> <li>Brisson, T. (2008). Les intellectuels arabes en France : migrations et &eacute;changes intellectuels. Paris: La Dispute.</li> <li>Calas, F. (2007). Introduction &agrave; la stylistique. Paris: Hachette.</li> <li>Del Fiol, M. (2016). L&rsquo;&eacute;criture africaine de la colonisation fran&ccedil;aise dans Monn&egrave;, outrage et d&eacute;fis d&rsquo;Ahmadou Kourouma : &eacute;preuves, exorcismes. In : Mangeon, A. (dir.). L&rsquo;empire de la litt&eacute;rature: Penser l&rsquo;indiscipline francophone avec Laurent Dubreuil. Rennes PUR Rennes.</li> <li>Del Fiol, M. (2022). Y a-t-il une po&eacute;sie francophone ? Diff&eacute;rence francophone et diff&eacute;rence po&eacute;tique. In: Alix F., Lloze E., Fonkoua, R. (dir.) Po&eacute;sies des francophonies: &eacute;tat des lieux (1960-2020). Paris: Lavosier, 61‑80.</li> <li>Cohn, Dorrit (2001). Le propre de la fiction, Claude Hary-Schaeffe. Paris: Seuil.</li> <li>Dufour, P (2010). Le roman est un songe. Paris: Seuil.</li> <li>Durand-Le Gern, I. (2008). Le roman historique. Paris: Armand Colin.</li> <li>Frangie, Samir. (2012). Voyage au bout de la violence. Paris: Actes Sud.</li> <li>Genette, G. (1972). Figures III. Paris: Seuil.</li> <li>Goethe, J. (2011). Fauste I et II. Paris, Diane de Selliers.</li> <li>Kassab, E. (2010). Contemporary Arab Thought. Cultural Critique in Comparative Perspective. New York: Columbia University Press.</li> <li>Kazantazk&iuml;s, Nikos (2015). Alexis Zorba. Paris: Cambourakis.</li> <li>Laredj, W. (2013). Mamlakate al-f&acirc;racha [Le Royaume du papillon]. Beyrouth: Dar al-Adab.</li> <li>Laredj, W. (2009). Le livre de l&rsquo;Emir. Paris: Actes Sud.</li> <li>Laroui, A. (1982). L&rsquo;id&eacute;ologie arabe contemporaine : essai critique. Paris: &Eacute;ditions Maspero.</li> <li>Laroui, A. (1974). La crise des intellectuels arabes : traditionalisme ou historicisme ?. Paris: La d&eacute;couverte.</li> <li>Lavocat, F. (2016). Fait et Fiction. Pour une fronti&egrave;re. Paris: Seuil.</li> <li>Luk&aacute;cs, G. (2000). Le roman historique. Paris: Payot.</li> <li>Mahiou, A. (2001). Les contraintes et incertitude du syst&egrave;me politique . In Henry, J. &amp; Mahiou A. (dir.), O&ugrave; va l&rsquo;Alg&eacute;rie ?. Aix-en-Provence: Karthala.</li> <li>Maalouf, A. (2012). Les D&eacute;sorient&eacute;s. Paris: Grasset &amp; Fasquelle.</li> <li>Marchal, H. (2012). L&rsquo;identit&eacute; en question. Paris: Ellipses.</li> <li>Martinez, L. (1998). La guerre civile en Alg&eacute;rie, 1990-1998. Paris: Karthala.</li> <li>Pi&eacute;gay, N. (2002). Introduction &agrave; l&rsquo;intertextualit&eacute;. Paris: Nathan.</li> <li>Sala&uuml;n, F. (2013). Besoin de fiction : sur l&rsquo;exp&eacute;rience litt&eacute;raire de la pens&eacute; et le concept de fiction pensante. Paris: Hermann.</li> <li>Viala, A.lain &amp; Molini&eacute;, G. (1993). Approches de la r&eacute;ception. S&eacute;miostylistique et sociopo&eacute;tique de Le Cl&eacute;zio, Paris: Presses Universitaires de France.</li> <li>Z&eacute;raffa, M. (1971). Roman et soci&eacute;t&eacute;. Paris: Presses Universitaires de France.</li> </ul>

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Représentation langagière plurilingue : étude chronométrique des mots morphologiquement complexes auprès de la minorité de la région de Thrace (Grèce)

Despoina STEFANOU

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