Actes n°3 / Patrimoine matériel et immatériel dans les Sociétés des Suds et des Orients

Prudentia. Sur la logique tactique soutenant les techniques d’escrime de Fiore dei Liberi

Gilles MARTINEZ

Résumé

Qu’elles soient modernes ou anciennes, les pratiques de combat – à main nue comme armées – connaissent la coexistence de différents styles, propres à des maîtres ou à des écoles. Ce phénomène bien connu est à l’origine d’un débat fréquent quant à la supériorité des formes martiales les unes par rapport aux autres. Cependant, pour leur compréhension comme pour leur maîtrise, il est souvent plus intéressant d’observer les contextes, les cadres, les règles dans lesquels celles-ci ont été théorisées et pratiquées. En ce qui concerne les Arts Martiaux Historiques Européens (désormais AMHE), ces questions se doublent de celles des modalités de transmission et de la rupture qu’ont subi ces formes martiales: les différences constatées dans les sources proviennent-elles de pratiques réellement dissemblables, ou bien sont-elles dues à des conceptualisations différentes à l’écrit de gestes pourtant proches ou identiques dans leur exécution ?

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<h2>Prudentia. Sur la logique tactique soutenant les techniques d&rsquo;escrime de Fiore dei Liberi&hellip;</h2> <p>Qu&rsquo;elles soient modernes ou anciennes, les pratiques de combat &ndash; &agrave; main nue comme arm&eacute;es &ndash; connaissent la coexistence de diff&eacute;rents styles, propres &agrave; des ma&icirc;tres ou &agrave; des &eacute;coles. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne bien connu est &agrave; l&rsquo;origine d&rsquo;un d&eacute;bat fr&eacute;quent quant &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; des formes martiales les unes par rapport aux autres. Cependant, pour leur compr&eacute;hension comme pour leur ma&icirc;trise, il est souvent plus int&eacute;ressant d&rsquo;observer les contextes, les cadres, les r&egrave;gles dans lesquels celles-ci ont &eacute;t&eacute; th&eacute;oris&eacute;es et pratiqu&eacute;es. En ce qui concerne les Arts Martiaux Historiques Europ&eacute;ens (d&eacute;sormais AMHE), ces questions se doublent de celles des modalit&eacute;s de transmission et de la rupture qu&rsquo;ont subi ces formes martiales: les diff&eacute;rences constat&eacute;es dans les sources proviennent-elles de pratiques r&eacute;ellement dissemblables, ou bien sont-elles dues &agrave; des conceptualisations diff&eacute;rentes &agrave; l&rsquo;&eacute;crit de gestes pourtant proches ou identiques dans leur ex&eacute;cution&nbsp;?</p> <p>Cette d&eacute;licate question ne peut recevoir de r&eacute;ponse qu&rsquo;au cas par cas&hellip;</p> <p>L&rsquo;escrime &agrave; l&rsquo;&eacute;p&eacute;e &agrave; deux mains attribu&eacute;e au ma&icirc;tre d&rsquo;armes italien Fiore dei Liberi (v.&nbsp;1350-v.&nbsp;1420) appara&icirc;t dans cette configuration<sup>1</sup>. Un certain consensus &ndash; qu&rsquo;il serait difficile de contester, il faut le reconna&icirc;tre &ndash; reconna&icirc;t de v&eacute;ritables particularit&eacute;s &agrave; cette tradition par rapport &agrave; d&rsquo;autres &eacute;coles m&eacute;di&eacute;vales. Pour autant, les manques et diverses impr&eacute;cisions de l&rsquo;&oelig;uvre nomm&eacute;e <i>Fleur du combat</i> (<i>Fior di battaglia</i>), li&eacute;es essentiellement &agrave; son caract&egrave;re pr&eacute;coce, eurent parfois pour cons&eacute;quence de pousser les pratiquants &laquo;&nbsp;&agrave; combler les vides&nbsp;&raquo; au moyen d&rsquo;autres sources historiques, celles-l&agrave; m&ecirc;me qu&rsquo;on reconnaissait comme &eacute;trang&egrave;res au style du ma&icirc;tre frioulan&nbsp;! Parmi les diverses traditions utilis&eacute;es en secours &ndash; on devrait dire &laquo;&nbsp;en b&eacute;quille&nbsp;&raquo; &ndash;, ce fut celle attribu&eacute;e &agrave; Johannes Liechtenauer qui, du fait des nombreux t&eacute;moignages parvenus jusqu&rsquo;&agrave; nous, s&rsquo;est retrouv&eacute;e le plus souvent &eacute;voqu&eacute;e<sup>2</sup>. Cependant, la simple observation de quelques attitudes fondamentales contenues dans les &oelig;uvres respectives de Fiore dei Liberi et de Johannes Liechtenauer suffit &agrave; prouver que chaque syst&egrave;me repose sur des bases diff&eacute;rentes&nbsp;: par exemple, alors que la garde m&eacute;diane du ma&icirc;tre italien est r&eacute;solument au centre du corps (<i>posta breve</i>), celle du germain se prend lat&eacute;ralement (<i>pflug</i>)&nbsp;; de m&ecirc;me, la garde haute pointe en avant s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve beaucoup plus dans la tradition liechtenauerienne (<i>ochs</i>) que fioresque (<i>posta di finestra</i>) [Figure&nbsp;1]. Ces exemples ne sont pas choisis au hasard. En recourant trop souvent aux gardes &laquo;&nbsp;allemandes&nbsp;&raquo;, les pratiquants modernes de l&rsquo;escrime de Fiore dei Liberi se placent eux-m&ecirc;mes dans des situations o&ugrave; le reste du syst&egrave;me ne peut pas fonctionner, tout simplement car il n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; con&ccedil;u pour le faire au moyen de ces attitudes. Ce faisant, ils alt&egrave;rent encore un peu plus les gestuelles pr&eacute;sent&eacute;es dans l&rsquo;&oelig;uvre. Que ce soit donc pour la phase escrimale ou la phase au corps &agrave; corps qui en d&eacute;coule, ils d&eacute;voient ainsi le style du ma&icirc;tre italien de sa logique m&eacute;canique et tactique.</p> <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <img height="200" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 14.46.03.png" width="430" /></p> <p style="text-align: center;"><small>Figure&nbsp;1. Comparaison des gardes m&eacute;dianes et des gardes hautes pointe en avant entre le syst&egrave;me de Fiore dei Liberi et celui de Johannes Liechtenauer</small><small>[En haut&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folios&nbsp;26&nbsp;r.&nbsp;c et 25&nbsp;v. c [&copy;&nbsp;Getty Museum].</small></p> <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <img height="355" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 14.48.58.png" width="328" /></p> <p style="text-align: center;"><small>[En bas&nbsp;:] &laquo;&nbsp;Codex Danzig&nbsp;&raquo;, attribu&eacute; &agrave; Peter von Danzig. Allemagne, 1452.<br /> Rome, Biblioteca dell&rsquo;Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Cod.44.A.8, folio&nbsp;1&nbsp;v. [&copy;&nbsp;Michael Chidester].</small></p> <p>Le pr&eacute;sent article a pour objet de faire le point sur certains &eacute;l&eacute;ments-cl&eacute;s intrins&egrave;ques &agrave; l&rsquo;escrime &agrave; l&rsquo;&eacute;p&eacute;e &agrave; deux mains de la tradition de Fiore dei Liberi. D&rsquo;apr&egrave;s nos observations et nos exp&eacute;rimentations, du respect de ces &eacute;l&eacute;ments d&eacute;coule une ad&eacute;quation avec les propos et les visuels contenus dans la Fleur du combat, sans palliatif ext&eacute;rieur. Deux grands principes les rassemblent&nbsp;: la progression de pointe et le contr&ocirc;le de la menace adverse. Avant d&rsquo;exposer ceux-ci en d&eacute;tail, il convient de rappeler quelques donn&eacute;es contextuelles sur la pratique de cette escrime, en particulier quant &agrave; la nature de l&rsquo;arme employ&eacute;e.</p> <h2>Pr&eacute;alables contextuels&nbsp;: une escrime pour la vie, &agrave; l&rsquo;arme r&eacute;elle</h2> <p>L&rsquo;escrime propos&eacute;e par Fiore dei Liberi se place r&eacute;solument dans le cadre du combat pour la vie. L&rsquo;&oelig;uvre ne laisse aucun doute &agrave; ce sujet. D&egrave;s son prologue, lorsqu&rsquo;il introduit la lutte, le ma&icirc;tre rapporte que les jeux (<em>zoghi</em>) &ndash; c&rsquo;est-&agrave;-dire les compos&eacute;s technico-tactiques qui structurent et transmettent le savoir contenu dans l&rsquo;&oelig;uvre &ndash; se <em>font per la vita</em><i><sup>3</sup></i>. Plus sp&eacute;cifiquement, l&rsquo;&eacute;p&eacute;e est mentionn&eacute;e comme l&rsquo;arme du ma&icirc;tre &agrave; l&rsquo;occasion des combats men&eacute;s &ndash; en secret et sans armure &ndash; pour le maintien de son honneur et de son int&eacute;grit&eacute; physique<sup>4</sup>. Cette &eacute;p&eacute;e est donc une arme &laquo;&nbsp;r&eacute;elle&nbsp;&raquo;, affut&eacute;e et ac&eacute;r&eacute;e. En ce sens, la comparaison avec certaines formes d&rsquo;escrimes historiques d&eacute;volues aux pratiques ludiques, et pour ce faire pratiqu&eacute;es au moyen de lames s&eacute;curis&eacute;es de type federschwert, n&rsquo;est gu&egrave;re pertinente. Malgr&eacute; une certaine proximit&eacute; typologique des armes, un aspect propre &agrave; l&rsquo;arme r&eacute;elle manque&nbsp;: l&rsquo;accroche.</p> <p>Ce ph&eacute;nom&egrave;ne se produit lorsque deux armes affut&eacute;es entrent en contact sur leur tranchant. Cet aspect de l&rsquo;escrime m&eacute;di&eacute;vale est souvent m&eacute;connu, ou encore sous-estim&eacute;. Pourtant, il se constate bien avec des reproductions modernes d&rsquo;&eacute;p&eacute;es, et se trouve m&ecirc;me accentu&eacute; sur les mod&egrave;les historiques [Figure&nbsp;2]. La cause en revient &agrave; la qualit&eacute; de l&rsquo;acier m&eacute;di&eacute;val, moins pur, g&eacute;n&eacute;ralement plus tendre et d&rsquo;une r&eacute;partition manquant d&rsquo;homog&eacute;n&eacute;it&eacute;. De ce fait, lorsqu&rsquo;une &eacute;p&eacute;e ancienne accroche son homologue oppos&eacute;e, son tranchant &laquo;&nbsp;mord&nbsp;&raquo; relativement loin dans la lame.</p> <p style="text-align: center;"><img height="429" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.17.56.png" width="385" /><br /> <small>Figure&nbsp;2. Trace d&rsquo;impact d&rsquo;une autre arme sur une &eacute;p&eacute;e du xive&nbsp;si&egrave;cle<br /> &Eacute;p&eacute;e. Origine inconnue, xive&nbsp;si&egrave;cle.<br /> Saint-Omer, Mus&eacute;e de l&rsquo;H&ocirc;tel Sandelin, inv.&nbsp;3078 [&copy;&nbsp;auteur]</small></p> <p>Dans la Fleur du combat, l&rsquo;accroche est possiblement sugg&eacute;r&eacute;e lors de la &laquo;&nbsp;crois&eacute;e&nbsp;&raquo; (<em>incrosada</em>) des &eacute;p&eacute;es. Ce terme est souvent interpr&eacute;t&eacute; comme un engagement, un simple contact entre les lames. Cependant, lorsque l&rsquo;incrosada est mentionn&eacute;e, les illustrations des jeux montrent syst&eacute;matiquement les pointes des armes ne mena&ccedil;ant pas les combattants<sup>5</sup>. Or, si cet aspect peut s&rsquo;expliquer ais&eacute;ment pour la crois&eacute;e basse, car l&rsquo;un des protagonistes a &laquo;&nbsp;rabattu&nbsp;&raquo; (<em>rebatuda<sup>6</sup></em>) l&rsquo;&eacute;p&eacute;e adverse vers le sol, il est plus probl&eacute;matique pour une crois&eacute;e haute. Pour arriver pr&eacute;cis&eacute;ment dans cette situation et, par extension, pour placer les techniques associ&eacute;es de la fa&ccedil;on figur&eacute;e (c&rsquo;est-&agrave;-dire depuis des pointes orient&eacute;es vers le haut), la prise en consid&eacute;ration de l&rsquo;accroche apporte des alternatives &agrave; l&rsquo;engagement volontaire au fer<sup>7</sup>. Lors de frappes plus ou moins simultan&eacute;es, les &eacute;p&eacute;es &laquo;&nbsp;se mordent&nbsp;&raquo; mutuellement et, du fait de l&rsquo;avanc&eacute;e d&rsquo;au moins un des deux combattants, les pointes des lames accroch&eacute;es tendent &agrave; s&rsquo;&eacute;lever [Figure&nbsp;3].</p> <p style="text-align: center;"><img height="242" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.18.12.png" width="561" /><br /> <small>Figure&nbsp;3. La crois&eacute;e &agrave; la pointe de l&rsquo;&eacute;p&eacute;e&nbsp;: th&eacute;orie et pratique<br /> [&Agrave; gauche&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folio&nbsp;27&nbsp;r.&nbsp;b [&copy;&nbsp;Getty Museum].<br /> [&Agrave; droite&nbsp;:] Extrait d&rsquo;assaut au simulateur crant&eacute; reproduisant l&rsquo;accroche des &eacute;p&eacute;es aiguis&eacute;es, par les membres de l&rsquo;Acad&eacute;mie d&rsquo;AMHE. Rochemaure, juillet 2019 [&copy;&nbsp;auteur]</small></p> <p>Cette interpr&eacute;tation met en lumi&egrave;re un nouvel aspect de l&rsquo;escrime de Fiore dei Liberi. L&rsquo;obtention d&rsquo;une crois&eacute;e haute, pointe &agrave; pointe (<em>a punta de spada</em>)<sup>8</sup> ou milieu de lame &agrave; milieu de lame (<em>a meza spada</em>)<sup>9</sup>, est possible principalement dans le cas d&rsquo;une action visant &agrave; ins&eacute;rer la pointe, soit une action de pr&eacute;paration. On touche l&agrave; au premier principe &eacute;voqu&eacute;&nbsp;: la progression de pointe&hellip;</p> <h2>Progression de pointe</h2> <p>En escrime, on d&eacute;signe par &laquo;&nbsp;progression de pointe&nbsp;&raquo; la fa&ccedil;on de faire &eacute;voluer l&rsquo;&eacute;p&eacute;e dans un mouvement continu afin d&rsquo;atteindre l&rsquo;adversaire de la pointe de l&rsquo;arme, les bras r&eacute;solument tendus vers l&rsquo;avant. Chez Fiore dei Liberi, cette derni&egrave;re attitude est d&eacute;nomm&eacute;e la &laquo;&nbsp;posture (ou garde) longue&nbsp;&raquo; (<em>posta longa</em>)<sup>10</sup>. Nombre de jeux se concluent effectivement ainsi. [Figure&nbsp;4] Une rapide comparaison historique laisse voir que cette logique se retrouve moins pour l&rsquo;escrime liechtenaurienne que, par exemple, pour la pratique de l&rsquo;&eacute;p&eacute;e-bocle selon le ms.&nbsp;I.33, ou encore dans certaines formes de combat &agrave; la rapi&egrave;re, notamment la destreza<sup>11</sup>. En outre, elle constitue de nos jours le fondement de l&rsquo;&eacute;cole fran&ccedil;aise d&rsquo;&eacute;p&eacute;e sportive<sup>12</sup>.</p> <p style="text-align: center;"><img height="593" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.18.26.png" width="566" /><br /> <small>Figure&nbsp;4. La posta longa et son utilisation en aboutissement de certains jeux<br /> [&Agrave; gauche&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folios&nbsp;26&nbsp;r.&nbsp;a, 27&nbsp;r.&nbsp;c, 27&nbsp;v.&nbsp;b, 28&nbsp;r.&nbsp;c [&copy;&nbsp;Getty Museum]</small></p> <h3>Sup&eacute;riorit&eacute; de l&rsquo;estoc</h3> <p>La progression de pointe est donc corr&eacute;l&eacute;e &agrave; l&rsquo;estoc. Le paragraphe de l&rsquo;&oelig;uvre qui pr&eacute;sente ce type de coup renseigne doublement quant &agrave; ses usages&nbsp;:</p> <p style="text-align: center;"><img height="154" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.22.55.png" width="526" /></p> <p>Avant toute chose, il faut relever que cet extrait se place dans le d&eacute;bat historique &agrave; propos de la sup&eacute;riorit&eacute; de la taille sur l&rsquo;estoc, ou inversement. Au tournant des xive et xve&nbsp;si&egrave;cles, cette dispute n&rsquo;est pas nouvelle. D&eacute;j&agrave;, &agrave; la fin de l&rsquo;Antiquit&eacute;, V&eacute;g&egrave;ce regrettait l&rsquo;abandon du gladius, arme d&rsquo;estoc, pour la spatha, arme de taille. C&rsquo;est vers la fin du xiiie si&egrave;cle que ce d&eacute;bat ressurgit en Occident, &agrave; la faveur de la red&eacute;couverte de l&rsquo;auteur latin associ&eacute;e &agrave; la transformation de la forme des lames<sup>13</sup>. Fiore dei Liberi a choisi sa r&eacute;ponse&nbsp;: l&rsquo;estoc est plus meurtrier que la taille. En ce sens, l&rsquo;&eacute;p&eacute;e figur&eacute;e dans l&rsquo;&oelig;uvre &ndash; que les chercheurs reconnaissent comme une lame de type XVa [Figure&nbsp;5] &ndash; pr&eacute;sente des capacit&eacute;s de perforation manifestes.</p> <p>&nbsp;</p> <p style="text-align: center;"><img height="160" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.18.41.png" width="559" /></p> <p style="text-align: center;"><small>Figure&nbsp;5. &Eacute;p&eacute;e de type XVa et ad&eacute;quation avec les repr&eacute;sentations de l&rsquo;&oelig;uvre</small><small>[En haut&nbsp;:] &Eacute;p&eacute;e dite &laquo;&nbsp;du Lac Constance&nbsp;&raquo;. Allemagne, milieu du xive&nbsp;si&egrave;cle.<br /> Londres, Royal Armouries, inv.&nbsp;IX.1106 [&copy;&nbsp;Royal Armouries].</small></p> <p style="text-align: center;"><img height="279" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.18.47.png" width="565" /><br /> <br /> <small>[En bas&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folio&nbsp;26&nbsp;r.&nbsp;a/b [&copy;&nbsp;Getty Museum]</small></p> <p>Dans les deux derniers vers, le ma&icirc;tre italien indique de surcroit que l&rsquo;estoc a la capacit&eacute; d&rsquo;emp&ecirc;cher l&rsquo;ex&eacute;cution des coups de taille. De fait, pour une m&ecirc;me allonge, l&rsquo;estoc touche toujours un peu plus loin que la taille. Aussi, en se pla&ccedil;ant de mani&egrave;re &agrave; pouvoir d&eacute;livrer un estoc bras tendus, le combattant fioriste cherche &agrave; gagner l&rsquo;affrontement, d&egrave;s la phase de pr&eacute;paration, par la ma&icirc;trise de la distance.</p> <h3>Typologie des estocs</h3> <p>Cette attitude convient quel que soit le type d&rsquo;estoc utilis&eacute;. Fiore en donne cinq&nbsp;: deux sup&eacute;rieurs et deux inf&eacute;rieurs pour chaque c&ocirc;t&eacute;, plus un central<sup>14</sup>. &Agrave; notre sens, les estocs de dessus, non illustr&eacute;s dans l&rsquo;&oelig;uvre, ont trop souvent &eacute;t&eacute; vus comme le t&eacute;moignage de l&rsquo;utilisation des gardes &laquo;&nbsp;germaniques&nbsp;&raquo; nomm&eacute;es ochs, ex&eacute;cut&eacute;es les bras relativement fl&eacute;chis. Or, en plus de l&rsquo;absence d&rsquo;un t&eacute;moignage visuel clair et irr&eacute;futable, cette interpr&eacute;tation contrarie la logique de la garde &laquo;&nbsp;italienne&nbsp;&raquo; approchante (<em>la posta di finestra</em>), pr&eacute;sent&eacute;e comme une posture instable (<em>instabile</em>) [voir figure&nbsp;1]. En outre, il faut observer que le paragraphe sur les estocs d&eacute;finit les cinq attitudes comme &eacute;tant leurs &laquo;&nbsp;raisons&nbsp;&raquo; (<em>rasone</em>). Le sens de ce dernier terme est obscur. L&rsquo;interpr&eacute;tation liechtenaurienne revient &agrave; y voir une provenance des coups (depuis le haut ou depuis le bas). Or, la trajectoire, par le milieu du corps (<em>per mezo lo corpo)</em>, est d&eacute;crite plus haut dans le texte. Aussi, il pourrait plut&ocirc;t s&rsquo;agir des zones o&ugrave; un estoc arrive. En excluant l&rsquo;estoc central, ils auraient donc un lien avec les quatre lignes (ou, pour reprendre un concept liechtenaurien, avec les quatre ouvertures) qui seraient alors ferm&eacute;es. Ainsi, la logique de progression de pointe n&rsquo;est pas n&eacute;cessairement, les bras pouvant toujours &eacute;voluer vers l&rsquo;avant.</p> <p>D&eacute;coulant de cet aspect, les coups pr&eacute;sent&eacute;s comme des tailles pourraient &eacute;galement s&rsquo;achever en estoquant. C&rsquo;est l&agrave; la logique du jeu nomm&eacute; &laquo;&nbsp;&eacute;change de pointe&nbsp;&raquo; (<em>scambiar de punta)</em><sup>15</sup> &ndash; lequel vise &agrave; intercepter l&rsquo;estoc adverse pour le remplacer par le sien &ndash;, ceci m&ecirc;me si le texte ne d&eacute;crit pas sp&eacute;cifiquement les types d&rsquo;attaque possibles (sans doute car tous le sont). Pour la technique en partie comparable du &laquo;&nbsp;rompre la pointe&nbsp;&raquo; (<em>rompere de punta</em>), le texte indique d&rsquo;ailleurs que le joueur tentant l&rsquo;estoc se voit &laquo;&nbsp;prendre le fendant&nbsp;&raquo; (<em>piglia lo fendente</em>), ce qui constituerait un nouvel exemple de coups destin&eacute;s &agrave; s&rsquo;achever en estoc<sup>16</sup>. L&rsquo;indice le plus probant de cet usage se trouve toutefois contenu dans la pr&eacute;sentation du coup m&eacute;dian (<em>colpo mezano</em>) donn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; revers (riverso). Son texte pr&eacute;cise que celui-ci doit aller &laquo;&nbsp;avec le faux tranchant&nbsp;&raquo; (cum lo falso taglio)<sup>17</sup>. Or, cette indication manque de sens pour une attaque directe, car cela am&egrave;nerait souvent son ex&eacute;cutant &agrave; se d&eacute;couvrir, ph&eacute;nom&egrave;ne qui serait m&ecirc;me accentu&eacute; en tentant d&rsquo;achever le geste dans une posta di finestra faite &agrave; l&rsquo;image d&rsquo;un zwerchau germanique. En revanche, l&rsquo;usage du falso au revers sur la lame adverse conduit &agrave; une prise d&rsquo;ascendant sur cette derni&egrave;re, tout en maintenant une couverture. &Agrave; nouveau, il y a l&agrave; une action permettant un placement de la pointe, et constituant donc une pr&eacute;paration. De cette pratique d&eacute;coule le second principe-cl&eacute; de l&rsquo;escrime de Fiore dei Liberi&nbsp;: le contr&ocirc;le du fer&hellip;</p> <h2>Contr&ocirc;le de la menace adverse</h2> <p>Ce contr&ocirc;le du fer trouve un &eacute;cho plus large dans le syst&egrave;me martial de Fiore dei Liberi &agrave; travers la ma&icirc;trise syst&eacute;matique de la menace averse. En effet, quelle que soit l&rsquo;arme employ&eacute;e, le ma&icirc;tre enseigne g&eacute;n&eacute;ralement de neutraliser d&rsquo;abord le moyen d&rsquo;agression de l&rsquo;opposant, avant de s&rsquo;occuper de celui-ci. L&agrave; encore, des comparaisons avec d&rsquo;autres traditions martiales historiques sont possibles, notamment avec le ms. I.33 ou la destreza. En revanche, le rapprochement avec l&rsquo;escrime sportive contemporaine n&rsquo;est plus pertinent, car les r&egrave;gles de priorit&eacute; ou de simultan&eacute;it&eacute; ne permettent pas une expression de ce principe. Plus largement, la nature des simulateurs employ&eacute;s a ici une importance capitale pour l&rsquo;expression de ce principe.</p> <h3>Placement de la lame</h3> <p>Il a &eacute;t&eacute; dit pr&eacute;c&eacute;demment que d&rsquo;armes aiguis&eacute;es pouvait r&eacute;sulter un ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;accroche, lequel se retrouverait &ndash; logiquement, il nous semble &ndash; lors des jeux faisant &eacute;tat de l&rsquo;incrosada, en particulier pour les crois&eacute;es hautes. Il faut maintenant pr&eacute;ciser que ces jeux se placent comme les premiers de la partie sur l&rsquo;&eacute;p&eacute;e &agrave; deux mains. &Agrave; l&rsquo;instar des autres armes de l&rsquo;&oelig;uvre, cette position inaugurale t&eacute;moigne de leur importance fondamentale pour le syst&egrave;me du ma&icirc;tre. Par extension, ils constitueraient un indice de la fr&eacute;quence des accroches dans un combat &agrave; l&rsquo;arme r&eacute;elle, en particulier durant la phase pr&eacute;paratoire.</p> <p>L&rsquo;accroche ne finalise toutefois pas l&rsquo;ex&eacute;cution d&rsquo;une technique, mais n&rsquo;en est qu&rsquo;une &eacute;tape&nbsp;: une fois les lames li&eacute;es entre-elles, il convient de d&eacute;crocher du fer &agrave; son avantage. Plus largement, elle n&rsquo;est pas non plus syst&eacute;matique&nbsp;: &agrave; l&rsquo;occasion de contact mutuel des plats des lames, quand le tranchant frappe un plat, ou bien lorsque les tranchants se retrouvent trop parall&egrave;les l&rsquo;un de l&rsquo;autre, les lames glissent et poursuivent leur progression, comme le feraient des mod&egrave;les non-affut&eacute;s. Pour se pr&eacute;munir, et m&ecirc;me tirer profit de ces situations, le ma&icirc;tre use d&rsquo;un principe m&eacute;canique&nbsp;: l&rsquo;avantage de la position sup&eacute;rieure.</p> <p>Ce principe veut que, lors de l&rsquo;interaction des armes et &agrave; posture &eacute;quivalente, la lame situ&eacute;e au-dessus soit plus forte que celle en position inf&eacute;rieure. D&rsquo;une certaine fa&ccedil;on, les pratiquants de l&rsquo;escrime liechtenaurienne connaissent ce concept, notamment par l&rsquo;ex&eacute;cution des coups horizontaux (zwerchau et d&eacute;riv&eacute;s). En levant les bras au-dessus de la t&ecirc;te, ils tendent &agrave; emp&ecirc;cher la prise d&rsquo;ascendant sur leur lame, tout en se positionnant fermement eux-m&ecirc;mes. Dans les sources, ces actions font appels &agrave; la garde ochs, c&rsquo;est-&agrave;-dire &agrave; une position avec les bras courts [voir Figure&nbsp;1]. L&rsquo;ex&eacute;cution tactique correcte implique en parall&egrave;le un raccourcissement de la distance, sans toutefois en venir au corps &agrave; corps&nbsp;: il s&rsquo;agit l&agrave; du krieg, le &laquo;&nbsp;c&oelig;ur du combat&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est &agrave; travers cette distance que les Liechtenaueriens entrent dans des rapports de jeux de lame fort sur faible, ou vice-versa.</p> <p>Or, comme il a &eacute;t&eacute; dit, cette garde et cette distance &laquo;&nbsp;interm&eacute;diaire&nbsp;&raquo; ne se retrouvent pas r&eacute;ellement chez Fiore dei Liberi, pas plus que ce type de crois&eacute;es in&eacute;gales. La prise d&rsquo;ascendant sur la lame adverse doit donc maintenir une mesure plus importante. Cette derni&egrave;re permet un travail sur le fer diff&eacute;rent, mais pas inexistant.</p> <p>En effet, Fiore n&rsquo;ignore pas le sentiment du fer (le fameux fuelhen de l&rsquo;escrime liechtenaurienne), m&ecirc;me s&rsquo;il ne l&rsquo;a pas conceptualis&eacute; de la m&ecirc;me mani&egrave;re que l&rsquo;escrimeur germanique, ni &ndash; il faut l&rsquo;avouer &ndash; avec la m&ecirc;me pr&eacute;cision. Son texte &eacute;nonce bien que &laquo;&nbsp;l&rsquo;art [de l&rsquo;&eacute;p&eacute;e] est de tourner et de lier&nbsp;&raquo; (mia arte si &egrave; rotare e ligadure)<sup>18</sup>. Les crois&eacute;es constituent les formes principales de ce sentiment du fer. Or, celles-ci sont toujours pr&eacute;sent&eacute;es, du moins initialement, sur des rapports d&rsquo;interaction identiques. Pour assurer la prise d&rsquo;ascendant, le placement du tranchant sur le plat de la lame adverse semble le proc&eacute;d&eacute; utilis&eacute;. Ce dernier fait appel &agrave; une autre m&eacute;canique escrimale&nbsp;: &agrave; rapport de force &eacute;gal, le tranchant est plus fort que le plat, car l&rsquo;un concentre l&rsquo;&eacute;nergie sur une faible surface, alors que l&rsquo;autre la disperse. C&rsquo;est donc en recherchant une position ascendante par le placement de la lame (et non par celui du corps), tout en privil&eacute;giant l&rsquo;usage du tranchant sans changement de crois&eacute;e que Fiore dei Liberi enseigne la ma&icirc;trise du fer adverse.</p> <h3>Gestion du centre</h3> <p>La bonne ex&eacute;cution de ces proc&eacute;d&eacute;s est &eacute;troitement corr&eacute;l&eacute;e au placement du centre du corps. La posta longa &ndash; utilis&eacute;e tant pour la progression de pointe que pour le contr&ocirc;le de la menace adverse &ndash; poss&egrave;de, sous bien des aspects, une structure corporelle puissante, notamment parce que les bras peuvent &ecirc;tre &laquo;&nbsp;verrouill&eacute;s&nbsp;&raquo;. Mais cette attitude peut aussi se r&eacute;v&eacute;ler plus faible au contact du fer, puisque le levier pr&eacute;sent&eacute; y est important. Pour tirer avantage de cette position en limitant les risques, il faut donc agir lorsque l&rsquo;adversaire a les bras tendus ou en train de se tendre, tout en se servant id&eacute;alement du temps d&rsquo;extension de ses propres bras pour neutraliser le fer adverse. Afin de gagner la position sup&eacute;rieure, il convient alors d&rsquo;orienter sensiblement sa pointe vers le c&ocirc;t&eacute; de l&rsquo;arme adverse. Imm&eacute;diatement, les jambes r&eacute;ajustent la structure corporelle du combattant, action manifest&eacute;e par &laquo;&nbsp;l&rsquo;avanc&eacute; hors de la route&nbsp;&raquo; (acressere fora di strada), probablement un petit pas gliss&eacute; ouvrant. Pour l&rsquo;ensemble de ces gestes, le combattant oriente son centre sur l&rsquo;arme adverse et, ce faisant, ne menace plus tout &agrave; fait son adversaire. Le respect de la mesure est alors crucial afin d&rsquo;emp&ecirc;cher son opposant d&rsquo;entrer trop ais&eacute;ment au corps &agrave; corps le temps de la recr&eacute;ation de ligne.</p> <p>Nombre de jeux se concluent, en effet, par un dernier d&eacute;placement. Quelques fois, il s&rsquo;agit d&rsquo;un &eacute;loignement, lequel est destin&eacute; &agrave; &eacute;liminer toute menace directe de l&rsquo;&eacute;p&eacute;e adverse. Ce faisant, le fer est temporairement rel&acirc;ch&eacute; pour permettre la frappe. En plus d&rsquo;atteindre l&rsquo;ennemi, cette derni&egrave;re doit aussi pr&eacute;munir d&rsquo;une &eacute;ventuelle r&eacute;action, selon l&rsquo;id&eacute;e maintes fois exprim&eacute;e dans l&rsquo;&oelig;uvre de &laquo;&nbsp;faire des couvertures&nbsp;&raquo; (fare de coverte)<sup>19</sup>. Le jeu surnomm&eacute; &laquo;&nbsp;le coup du vilain&nbsp;&raquo; (lo colpo di vilano) illustre clairement ces attitudes [Figure 6].</p> <p style="text-align: center;"><img height="197" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.18.58.png" width="567" /></p> <p style="text-align: center;"><small>Figure 6. Le &laquo;&nbsp;coup du vilain&nbsp;&raquo;&nbsp;: rel&acirc;chement du fer et frappe finale<br /> [&Agrave; gauche&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folio&nbsp;28&nbsp;r.&nbsp;a/b [&copy;&nbsp;Getty Museum].</small></p> <p>Toutefois, le plus souvent, le d&eacute;placement final est un rapprochement. Durant cette r&eacute;duction de la mesure, la menace adverse reste alors contr&ocirc;l&eacute;e&nbsp;: soit le contact avec le fer est maintenu&nbsp;; soit, si l&rsquo;usage de sa propre &eacute;p&eacute;e n&rsquo;est plus possible, un geste du corps s&rsquo;y substitue (via une saisie de lame, un contr&ocirc;le des bras, un &eacute;crasement de la lame adverse avec le pied&hellip;). L&rsquo;&eacute;change de pointe constitue un exemple parlant de ces possibilit&eacute;s techniques et tactiques entre le &laquo;&nbsp;jeu large&nbsp;&raquo; (zogho largo) &agrave; distance d&rsquo;&eacute;p&eacute;e et le &laquo;&nbsp;jeu court&nbsp;&raquo; (zogho stretto) au corps &agrave; corps [Figure&nbsp;8]. Ces derniers doivent d&eacute;couler naturellement (!) du travail pr&eacute;c&eacute;dent&nbsp;; mais, puisqu&rsquo;ils font appel &agrave; des notions de lutte, ils sortent du pr&eacute;sent propos qui se veut uniquement escrimal.</p> <p style="text-align: center;"><br /> &nbsp;<img height="211" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.19.23.png" width="555" /></p> <p style="text-align: center;"><small>Figure 7. L&rsquo;&laquo;&nbsp;&eacute;change de pointe&nbsp;&raquo;&nbsp;: contr&ocirc;le du fer et entr&eacute;e au corps &agrave; corps<br /> [&Agrave; gauche&nbsp;:] Fior di battaglia, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie du nord, 1390-1400 env.<br /> Los&nbsp;Angeles, Getty Museum, ms.&nbsp;Ludwig&nbsp;XV&nbsp;13, folio&nbsp;28&nbsp;v.&nbsp;a/b [&copy;&nbsp;Getty Museum]</small></p> <p><br /> Si cette courte analyse ne saurait bien &eacute;videment conclure sur l&rsquo;art de l&rsquo;&eacute;p&eacute;e &agrave; deux mains d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi, elle permet n&eacute;anmoins d&rsquo;en mettre (ou remettre) en &eacute;vidence quelques aspects.</p> <p>Le cadre d&rsquo;un combat pour la vie n&rsquo;est pas le moindre et explique la plupart d&rsquo;entre eux. Les attitudes visant &agrave; faire progresser la pointe au maximum de l&rsquo;allonge, tout en contr&ocirc;lant syst&eacute;matiquement la menace adverse par l&rsquo;&eacute;p&eacute;e ou par le corps sont engendr&eacute;es par la n&eacute;cessaire sauvegarde de l&rsquo;int&eacute;grit&eacute; physique face au danger d&rsquo;une &eacute;p&eacute;e affut&eacute;e et ac&eacute;r&eacute;e. Le soin apport&eacute; &agrave; th&eacute;oriser l&rsquo;affrontement depuis les situations de crois&eacute;e rend compte de l&rsquo;importance vitale de l&rsquo;&eacute;tape pr&eacute;paratoire. La r&eacute;currence des m&eacute;caniques gestuelles tend &agrave; r&eacute;v&eacute;ler des habitudes faites pour fonctionner en situation de stress. En somme, tout &ndash; de la mani&egrave;re de saisir l&rsquo;&eacute;p&eacute;e et de se d&eacute;placer, jusqu&rsquo;aux techniques de corps &agrave; corps et de finalisation &ndash; est con&ccedil;u pour fonctionner en coh&eacute;rence.</p> <p>Si l&rsquo;on devait r&eacute;sumer cette coh&eacute;rence en n&rsquo;exprimant qu&rsquo;une seule notion, il nous semble que devrait primer celle de distance. Ici encore, le spectre du combat pour la vie se devine. &Agrave; de nombreuses reprises, la gestion de la distance explique la forme particuli&egrave;re des jeux pr&eacute;sent&eacute;s dans l&rsquo;&oelig;uvre. Cette derni&egrave;re l&rsquo;associe d&rsquo;ailleurs &agrave; l&rsquo;une des quatre qualit&eacute;s majeures du combattant&nbsp;: la prudence (prudentia ou avisamento). &Agrave; travers la repr&eacute;sentation d&rsquo;un lynx, d&rsquo;un compas ou la juxtaposition aux yeux, le segno sch&eacute;matise le lien entre la vertu Prudentia et le respect de la misura [Figure 8].</p> <p style="text-align: center;"><img height="502" src="https://www.numerev.com/img/ck_2614_3_Capture d’écran 2023-07-24 à 15.19.37.png" width="475" /></p> <p style="text-align: center;"><small>Figure 8. Prudentia<br /> Florius de Arte luctandi, d&rsquo;apr&egrave;s Fiore dei Liberi. Italie ou France, 1410-1420 env.<br /> Paris, Biblioth&egrave;que nationale de France, ms.&nbsp;lat.&nbsp;11269, folio&nbsp;1&nbsp;v. (d&eacute;tail) [&copy;&nbsp;BnF].</small></p> <p>L&rsquo;escrime du ma&icirc;tre italien poss&egrave;de donc bien une logique syst&eacute;mique. Celle-ci diff&egrave;re de celle d&rsquo;autres traditions martiales m&eacute;di&eacute;vales, en particulier de l&rsquo;&eacute;cole liechtenaurienne &agrave; laquelle on la compare souvent. Les raisons de ces dissemblances techniques et tactiques peuvent &ecirc;tre nombreuses. L&rsquo;&eacute;tat du savoir des deux ma&icirc;tres respectifs eut certainement un r&ocirc;le. Le cadre de la pratique put &eacute;galement avoir une influence, une part importante des &oelig;uvres germaniques &eacute;tant d&eacute;volues &agrave; l&rsquo;escrime de salle. Tout ceci, sans m&ecirc;me compter sur les disparit&eacute;s de m&oelig;urs et de coutumes entre peuples, comme en t&eacute;moigne Pietro Monte &agrave; l&rsquo;aube de la Renaissance<sup>20</sup>. Il faut admettre que certaines facettes des escrimes m&eacute;di&eacute;vales conserveront toujours leurs myst&egrave;res&hellip;</p> <h2>Bibliographie</h2> <ul> <li>Bas, P.-H. (2015). Le combat &agrave; la fin du Moyen &Acirc;ge et dans la premi&egrave;re modernit&eacute;&nbsp;: th&eacute;ories et pratiques. Th&egrave;se de doctorat sous la direction de M. Bertrand Schnerb, Universit&eacute; Lille&nbsp;3 [dactyl.]</li> <li>Chaize, P.-A. (2015). Les arts martiaux de l&rsquo;Occident m&eacute;di&eacute;val&nbsp;: comment s&rsquo;&eacute;crit et se transmet un savoir gestuel &agrave; la fin du Moyen-Age. Th&egrave;se de doctorat sous la direction de M. Bruno Laurioux, Universit&eacute; Paris-Saclay [dactyl.]</li> <li>Cognot, F. (&eacute;d.) (2006). Ma&icirc;tres et techniques de combat &agrave; la fin du Moyen &Acirc;ge et au d&eacute;but de la Renaissance. Paris&nbsp;: A.E.D.E.H.&nbsp;; Id. (&eacute;d.) (2011). Arts de combat. Th&eacute;orie et pratique en Europe &ndash; xive-xxe&nbsp;si&egrave;cle. Paris&nbsp;: A.E.D.E.H.</li> <li>Cognot, F. (2013). L&rsquo;armement m&eacute;di&eacute;val. Les armes blanches dans les collections bourguignonnes, xe-xve&nbsp;si&egrave;cles. Th&egrave;se de doctorat sous la direction de M. Paul Benoit, Universit&eacute; Paris 1 Panth&eacute;on-Sorbonne [dactyl.]</li> <li>Jaquet, D. (2013). Combattre en armure &agrave; la fin du Moyen &Acirc;ge et au d&eacute;but de la Renaissance d&rsquo;apr&egrave;s les livres de combat. Th&egrave;se de doctorat sous la direction de M. Franco Morenzoni, Universit&eacute; de Gen&egrave;ve [dactyl.]</li> <li>Jaquet, D. (2012). L&rsquo;art chevaleresque du combat. Le maniement des armes &agrave; travers les livres de combat (xive-xvie&nbsp;si&egrave;cles), Neuch&acirc;tel, &eacute;ditions Alphil-Presses universitaires suisses&nbsp;; Id. (2017). Combattre au Moyen &Acirc;ge. Une histoire des arts martiaux en Occident, xive-xvie. Paris&nbsp;: &Eacute;ditions Arch&ecirc;. Mentionnons enfin les th&egrave;ses de doctorat soutenues cette derni&egrave;re d&eacute;cennie sur ce th&egrave;me</li> <li>Martinez, G. (2018). Des gestes pour combattre. Recherches et exp&eacute;rimentations sur le combat chevaleresque &agrave; l&rsquo;&eacute;poque f&eacute;odale&nbsp;: l&rsquo;exemple du Roman de Jaufr&eacute; (Paris, BnF, ms. fr. 2164). Th&egrave;se de doctorat sous la direction de MM. Daniel Le Bl&eacute;vec et Martin Alvira Cabrer, Montpellier&nbsp;: Universit&eacute; Paul-Val&eacute;ry Montpellier 3 [dactyl.].</li> <li>Sydney Anglo (2000) (The Martial Arts of Renaissance Europe, New Haven et Londres&nbsp;: Yale University Press), citons &eacute;galement&nbsp;: Id. (2011). L&rsquo;escrime, la danse et l&rsquo;art de la guerre. Le livre et la repr&eacute;sentation du mouvement. Paris&nbsp;: BnF</li> </ul> <h2>Notes</h2> <p><sup>1</sup> Sur l&rsquo;&oelig;uvre de Fiore dei Liberi, voir notamment&nbsp;: Novati,<i> </i>F. (1902).<i> </i>&laquo;&nbsp;Flos duellatorum in armis, sine armis, equester, pedester&nbsp;&raquo;. Il <i>Fior di Battaglia di Maestro Fiore dei Liberi da Premariacco</i>. Bergamo&nbsp;: Istituto italiano d&#39;arti grafiche&nbsp;; Malipiero, M. (2006). Il <i>Fior di battaglia di Fiore dei Liberi da Cividale</i>. Il Codice Ludwig XV 13 del J. Paul Getty Museum. S. l.&nbsp;: Ribis. Martinez, G. (2012). &laquo;&nbsp;La Fleur des guerriers&nbsp;: m&eacute;tier des armes et art martial chez Fiore dei Liberi&nbsp;&raquo;. In&nbsp;: Jaquet, D. (dir.), <i>L&#39;art chevaleresque du combat</i>&hellip;, 63-80&nbsp;; Baudet, E. (2013). &Eacute;dition du <i>Florius de arte luctandi</i>, BNF lat.&nbsp;11269. M&eacute;moire de Master 2 sous la direction de M<sup>me</sup> Jo&euml;lle Ducos, Universit&eacute; Paris&nbsp;IV Sorbonne [dactyl.].</p> <p><sup>2</sup> Sur Johannes Liechtenauer et l&rsquo;&oelig;uvre qui lui est attribu&eacute;e, voir&nbsp;: Hils, H.-P. (1985). <i>Meister Johann Liechtenauers Kunst des langen Schwertes</i>. Francfort et New York&nbsp;: Peter Lang&nbsp;; Chaize, P.-A. (2015), <i>op. cit.</i></p> <p><i><sup>3</sup></i> Malipiero, M. (2006). Il <i>Fior di battaglia di Fiore dei Liberi da Cividale</i>. Il Codice Ludwig XV 13 del J. Paul Getty Museum. Page 428, lignes 95-99</p> <p><sup>4</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;427, l.&nbsp;50-53.</p> <p><sup>5</sup> Folios 25&nbsp;r.&nbsp;b et 25&nbsp;v.&nbsp;a.</p> <p><sup>6</sup> Malipiero, M. (2006)&nbsp;: p.&nbsp;465-466, &sect;&nbsp;162-163.</p> <p><sup>7</sup> Ce dernier n&rsquo;est pas impossible en combat, mais suppose que les duellistes aient, en m&ecirc;me temps, la m&ecirc;me volont&eacute; de rechercher le fer adverse. Cela appara&icirc;t comme trop sp&eacute;cifique pour justifier la construction enti&egrave;re du syst&egrave;me du ma&icirc;tre sur ce principe.</p> <p><sup>8</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;463, &sect;&nbsp;150.</p> <p><sup>9</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;463, &sect;&nbsp;152.</p> <p><sup>10</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;460, &sect;&nbsp;141.</p> <p><sup>11</sup> Sur le ms.&nbsp;I.33&nbsp;: Cinato, F., Surprenant A. (2009). Le Livre de l&rsquo;art du combat (<i>Liber de arte dimicatoria</i>). &Eacute;dition critique du Royal Armouries MS. I.33. Paris&nbsp;: CNRS &Eacute;ditions. Sur la destreza&nbsp;: Romagnan S. (2013). Destreza. Manuel d&rsquo;escrime. s. l.</p> <p><sup>12</sup> Thirioux, P. (1970). Escrime moderne. Paris&nbsp;: &Eacute;ditions Amphora.</p> <p><sup>13</sup> Richardot, P. (1998). V&eacute;g&egrave;ce et la culture militaire au Moyen &Acirc;ge (v<sup>e</sup>-xv<sup>e</sup> si&egrave;cles). Paris&nbsp;: &Eacute;conomica, 117-119.</p> <p><sup>14</sup> Malipiero, M. (2006)&nbsp;: p.&nbsp;458, &sect;&nbsp;136.</p> <p><sup>15</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;465, &sect;&nbsp;160-161.</p> <p><sup>16</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;465-466, &sect;&nbsp;162.</p> <p><sup>17</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;459, &sect;&nbsp;135.</p> <p><sup>18</sup> <i>Id.</i>, p.&nbsp;462, &sect;&nbsp;149.</p> <p><sup>19</sup> Par exemple&nbsp;: <i>id.</i>, p.&nbsp;462, &sect;&nbsp;149.</p> <p><sup>20</sup> Forgeng, J. L. (2018). Pietro Monte&rsquo;s<i> Collectanea</i>. The Arms, Armour and Fighting Techniques of a Fifteenth-Century Soldier. Woodbridge&nbsp;: The Boydell Press.</p>

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